Leslie Kaplan - Les outils
avec des écrivains - Les premières années POL, un récit

Les premières années POL coïncident avec mes premières années de publication. J’ai terminé L’excès-l’usine en décembre 1979, je n’avais aucune idée où l’envoyer. J’ai suivi quelques conseils d’amis, et j’ai eu des réponses négatives, dont certaines surprenantes : dans la même semaine deux maisons d’édition importantes m’ont répondu que c’était très intéressant, vraiment très, une façon inhabituelle de parler de l’usine, inédit (le même mot, comme on dit, ça ne s’invente pas), mais…bref, pour elles, ça le resterait, inédit.

Un ami m’a conseillé de l’envoyer à Paul Otchakovsky-Laurens qui dirigeait alors une collection chez Hachette, je l’ai fait, neuf mois plus tard il me téléphonait, c’était en mai 1981, j’avais ma fille Naruna 10 mois dans les bras. Je le dis parce que c’était aussi un moment où l’on avait le sentiment que quelque chose commençait, Mitterrand arrivait au pouvoir contre Giscard, on ne pensait pas encore que c’était pour enterrer le mouvement de mai 68.

Une effervescence.

Entre temps j’avais envoyé le manuscrit à Maurice Blanchot, en lui écrivant que je voulais beaucoup qu’il le lise, même si ce n’était pas, et ne serait sans doute jamais, un livre… Il m’avait répondu, c’était un texte « inattendu et nécessaire », sa lettre m’avait portée pendant des mois. Paul Otchakovsky-Laurens m’a dit qu’il voulait le publier. Je l’ai rencontré dans des bureaux d’Hachette, alors à côté du musée d’Art moderne, bois sombre, couloirs, lui et Carine Toly au milieu des livres. Carine portait une pile qu’elle a laissé tomber. Paul m’a parlé du livre.

Ce qui m’a frappé d’emblée : sa jeunesse, c’est-à-dire, je suppose, d’une part qu’il n’était pas plus vieux que moi, et aussi, surtout, sa disponibilité au nouveau. Pour lui, ce qui comptait c’était uniquement qu’il aimait le livre, ce livre là. Il ne posait pas de préalable, il ne s’inscrivait pas dans une « stratégie éditoriale », etc. Il ne se situait pas par rapport à d’autres, et il ne jugeait pas le livre par rapport à d’autres (tout en ayant une énorme connaissance de la littérature contemporaine). Je pense que cette position m’a beaucoup tranquillisée. Quand nous avons déjeuné ensemble plus tard, je lui ai dit que j’avais écrit à Maurice Blanchot que lui, Paul, voulait publier le livre, et que Blanchot m’avait répondu : « Paul Otchakovsky-Laurens aime la littérature.

Voilà les faits, au départ. The facts.

Paul m’a fait lire les auteurs qu’il publiait dans sa collection Hachette/POL, et ceux qu’il avait publiés du temps de la collection qu’il dirigeait chez Flammarion.

Je connaissais seulement Georges Perec, depuis Les choses, récemment j’avais lu La vie mode d’emploi, je ne connaissais pas du tout les autres.

Exploration, découverte. Des mondes et des mondes.

Par exemple :

Les collines sont de couleur blonde ou rose, et parmi ce rose et ce blond des petits carrés d’un vert vif

ou :

Tournant le dos aux arbres,
les lourds feuillages avant
le jour,
elle dort dans le lin.

ou encore :

Tandis que le paysage défaillait à l’approche de l’obscurité, ce tissu dans l’air ne laissait plus entrevoir que sa transparence.
Emmanuel Hocquard (trois livres : Album d’images de la villa Harris , Une ville ou une petite île, Une journée dans le détroit)

et :

Rude voyage. Je regardais sans cesse dans le rétroviseur. Chaque fois qu’une voiture me doublait, ou (exceptionnellement) que j’en doublais une, je me torturais l’esprit pour déterminer si je l’avais déjà vue auparavant. Il m’arriva d’être certain que oui. Affût très éprouvant.
René Belletto. (Le Revenant).

et encore :

Ne lui avait jamais dit qu’elle l’avait aimé
fracassant les arbres sur le passage
leurs ombres dans les chambres qu’il numérote
et la nuit cette rumeur dedans la tête
pleure ne pas le dire. l’articulation.
Liliane Giraudon. ( Je marche ou je m’endors)

Prendre à la lettre ce qu’on veut lui ravir. Bien balancer sa phrase (« elle est bien balancée ! »). Pour tourner la difficulté, se tourner vers l’objectif.
Jean Jacques Viton. ( Terminal, sous-titrée « épopée »)

et :

Alors aujourd’hui, 15 juillet, je comprends que je ne le verrai plus, que je le reverrai, discontinu (global), immortelle son absence. Le nom Hervé existe, l’image Hervé, et si par exemple je criais dans la ruelle « Hervé, on est à table », « Hervé, viens ! »
Hubert Lucot. (Autobiogre d’AM75)

Souvenir très pénible du service de presse de L’excès-l’usine chez Hachette, alors 79 boulevard Saint-Germain, impression d’un milieu hostile, je signe des livres à des inconnus dans une pièce minuscule, Paul mécontent de l’environnement, furieux contre Hachette, Lagardère…

Quelques jours avant il y avait eu un entretien très long, merveilleux, avec Marguerite Duras à Neauphle-le-Château. Paul avait eu l’idée d’envoyer les épreuves à Duras. Pour moi un moment bouleversant. La générosité de Duras. Son jardin. Et l’émotion incroyable, tout le temps. Quand je lui ai dit que je venais de lire Robert Antelme, L’espèce humaine, en fait je l’avais découvert dans L’entretien infini, elle m’a dit, « C’était mon mari. »

Comment les choses se recoupent, peuvent se recouper, se mettre en rapport, les liens, les passerelles, les ponts.

La revue Banana Split de Liliane Giraudon et Jean-Jacques Viton a accueilli cet entretien, et, après, L’Autre journal de Michel Butel, avant qu’il ne soit republié, d’abord dans la deuxième édition de L’excès-l’usine, ensuite dans Les Outils : le Nouvel Observateur l’avait refusé, Jean Daniel m’avait téléphoné pour m’expliquer qu’il l’avait fait lire à son plombier, lequel n’avait rien compris, hélas, alors… No comment.

J’ai passé l’été suivant à terminer Le livre des ciels.
A la rentrée : Paul m’appelle pour me dire qu’il veut me parler.
Je le retrouve dans un café avec Carine Toly.
Il me dit qu’il a pris une décision : il va fonder une maison d’édition, sa maison d’édition.
Je suis enthousiaste, convaincue d’emblée. Je crois que j’ai crié de joie, de toute façon dans le souvenir c’est ça : une banquette de café, une ambiance feutrée, enfumée, et tout d’un coup des rires, des cris, des hourras.
Ce qu’il allait faire n’avait rien à voir avec ce qui se faisait, et en même temps, en un sens c’était logique.
Il allait continuer l’exploration, la découverte, la recherche, ce qui était sa façon de concevoir la littérature, et il le ferait de façon complètement libre.
Une bascule, une façon de basculer, un renversement.
Je pense que je ne mesurais absolument pas les difficultés matérielles, concrètes.
Mais c’était une décision, et du coup la « réalité » passait au deuxième plan (ce qui ne veut pas dire qu’elle n’existait pas), l’espace s’ouvrait, l’acte tranchait, faisait de la place, reconfigurait les choses autrement.

Ici plusieurs points.
Paul a toujours dit, « Le critère pour moi c’est : ce que j’aime », et, qu’on soit d’accord ou non avec ses choix, son éthique est de se tenir à ce principe, rigoureusement.
Il dit aussi : « Le succès est toujours un malentendu », et il faut entendre cette proposition nullement comme un point de vue désabusé, d’amertume, mais : un livre excède toujours une lecture, la lecture du moment, qu’elle soit favorable ou défavorable, qu’il y ait succès ou insuccès.
Autre point, qui a pu être très présent dans « les premières années POL », mais qui s’est maintenu par la suite parce que je pense que c’est ce qu’il faut bien appeler le « caractère » de Paul, sa « jeunesse » éternelle : son intérêt pour le nouveau, cette disponibilité pour toutes les formes de nouveau. Sa capacité, rare, d’enthousiasme.
D’où une certaine précarité, rien n’est jamais gagné, et si on essaye quelque chose ça peut marcher, ou non, un livre peut marcher, ou non, une idée peut marcher ou non.
D’où aussi le doute, non pas sur ses choix, mais sur l’avenir, une inquiétude, qui va avec une certitude quant au fond.
Et aussi une position de base, qui m’a toujours paru essentielle : la littérature peut TOUT écrire, ce qui ne veut bien sûr pas dire que la littérature peut tout…
Ce « TOUT écrire » me fait penser à ce Jean-Luc Godard a dit du cinéma, et que l’on pourrait paraphraser : s’agit-il de faire de la littérature politique ? non, absolument pas, mais de faire politiquement de la littérature.
Et cela me fait aussi penser au mot d’ordre des ouvriers de la Fiat, pendant le « Mai rampant » en Italie : Ce que nous voulons : TOUT.
Ce désir, et cette absence de hiérarchie, est bien la marque du moderne.
Le contexte, ne pas l’oublier : on est après les années 70, dans ces années 80 où l’on cherchait, l’on pouvait chercher, comment reprendre autrement l’événement 68, cette secousse…
Et j’ai l’image d’un des premiers échanges sur le cinéma que j’ai eu avec Paul, c’était sur le film de Godard Sauve qui peut(la vie). Tous les deux dans l’amour de ce film. Le titre et le propos, l’époque et ses impasses, le tragique et les possibles…

Donc 1983, fondation de P.O.L. Et Le livre des ciels, achevé d’imprimer le 2 février 1983, dépôt légal : mars 1983, n° d’éditeur : 1001.
Ensuite, dans ces « premières années », que je définis de façon simple par un repérage dans la ville, c’est-à-dire avant l’arrivée au 33 rue Saint-André–des Arts en 1995, il y a eu deux moments différents, liés non pas à la politique éditoriale de Paul qui n’a, il me semble, jamais varié, mais à des lieux différents.
D’abord rue Jacob, au 26, de 1983 à 1986. Locaux blancs, rez-de-chaussée lumineux, longeant une cour intérieure, la rue Jacob très chic, plein Saint-Germain–des-Prés.
C’est ouvert, avec des plafonds hauts, assez nu. A cause de cet ouvert et de cette nudité je me souviens de la sensation d’entrer dans un domaine, un espace, une pratique, un champ d’expérimentation infini. Pour moi, c’est le moment de mes deux premiers livres POL, après Le livre des ciels il y a Le criminel, qui avec le premier, L’excès-l’usine, republié chez POL en 1987, faisaient dans ma tête une « trilogie ».
Ensuite Villa d’Alésia, numéro 8, de 1986 à 1995. Une petite maison dans une toute petite rue entre la rue des Plantes et la rue d’Alésia, passage, détour, des ateliers, pavé et feuillage, on quittait la rue d’Alésia, ses magasins de lingerie, ses boutiques de fringues, on arrivait, on montait les quelques marches du perron, on entrait.
Il y avait toujours cette sensation de commencement, une intensité, redoublée sûrement pour moi parce que c’était la période de l’enfance de mes enfants, je prenais l’autobus 38 vers la porte d’Orléans, c’était le même autobus que je prenais pour aller à la crèche, rue Boulard, il y avait quelque chose de léger, de dansant, de fluide. La petite maison pleine de livres, des tas de manuscrits partout, présence silencieuse de Thierry, allers et venues des coursiers, quelque chose de pas installé, de pas lourd, tout le monde en train de courir, même assis, Paul longiligne, inquiet et joyeux, accueillant. Pendant ces premières années POL s’appuie beaucoup sur des libraires qui soutiennent ses choix, à Paris et en province, et ce réseau sera toujours très important pour la diffusion de ses livres.
Des écrivains très, très différents…J’ai toujours admiré chez Paul cette incroyable capacité à aimer des styles si différents, et aussi, des genres si différents. La poésie, le roman, l’essai, le théâtre, les écrits d’Antoine Vitez, une collection de jazz, Thelonious Monk par Yves Buin, le cinéma.
Les livres de Marguerite Duras, sa présence.
Je lisais Serge Daney, il cherchait un lieu pour une revue d’un genre nouveau, j’en ai parlé à Paul, POL décide d’éditer Trafic, la revue de cinéma fondée par Serge Daney.
Des tentatives, sans arrêt, des livres de société, le courrier des lecteurs du journal Libération (La vie tu parles), un essai sur le sida. Deux livres de féministes historiques, femmes et hommes.
Des auteurs étrangers, des traductions de l’américain, de l’italien, de l’allemand, du polonais.
L’expérimentation, la recherche, le désir toujours.
Il y a eu la « Collection », dirigée par Christophe Mercier, une série de très jolis petits livres de toutes les couleurs, tentative de publier des textes classiques tombés dans le domaine public avec des préfaces d’auteurs contemporains, qui s’est soldée par un échec et a failli couler la maison POL. Pourtant les 180 000 soldés sont partis immédiatement et les soldeurs en redemandaient, mais la structure POL trop petite n’était pas adaptée, il aurait fallu pouvoir multiplier par deux le tirage, et faire un prix deux fois moins cher.
De 1984 à 1991, les romans ont eu des couvertures illustrées en couleur. Après Hachette et l’alphabet, avec du rouge pour POL et du noir pour les autres lettres, chiffres et signes, il y a eu le sigle POL avec les cercles blancs et noirs du jeu de go, hommage à Georges Perec et idée d’infini. Au tout début, couverture pelliculée assez périssable. Ensuite couverture blanche gaufrée, lettres du titre en bleu, lettres du nom de l’auteur en beige. Dans les couvertures illustrées : les horloges empilées dans tous les sens devant la gare Saint Lazare, Comédie classique de Marie Ndiaye, (1985), une lame de couteau nette et féroce, Le droit chemin de Michel Manière (1986), le lavabo sanglant avec les poils de La moustache d’ Emmanuel Carrère (1986), les élégantes Cigarettes de Harry Mathews ( 1988), les dessins d’enfant de Prince et Léonardous de Mathieu Lindon (1987), un tableau mauve et brun, étrange, « Ulysse devant l’île aux sirènes », pour Quarantaine de Gérard Gavarry (1990)… Trois de mes romans ont eu une couverture illustrée, Le pont de Brooklyn, avec une photo oppressante en noir et blanc du « pont cathédrale », L’épreuve du passeur, un tableau peint exprès de Pablo Reinoso, Le silence du diable, le visage étonné et triste de « Irrung auf grün », de Paul Klee.

Alors la littérature selon POL premières années : quelques extraits.

Cette nuit j’ai couru derrière toi tu fais les choses vite que tu as à faire ô rose là
Rose ô colonne d’air structure du poème (comment apprendre à désécrire et serai-je meilleur comment approcher sans écrire).
Dominique Fourcade. Rose- déclic (1985)

« Que dirais-tu si je me rasais la moustache ? » Agnès, qui feuilletait un magazine sur le canapé du salon, eut un rire léger, puis répondit : « Ce serait une bonne idée. »
Emmanuel Carrère. La moustache (1986)

La rencontrant un soir dans un couloir, Rose se pencha vers elle pour l’embrasser. Simulant une voix d’homme, l’enfant lui chuchota dans un ralenti effrayant : « Tu connais le docteur ? …est-ce que tu sais qu’il fait des morts ?... »
Liliane Giraudon. « La Nuit » (1986)

mais entre le vent et le lieu
se fait jour l’embrasure vide
un obstacle où s’enferme l’aube
Joseph Guglielmi. Aube (1984)

Je ne sais plus exactement. Il a dû me regarder et me reconnaître et sourire. J’ai hurlé que non, que je ne voulais pas voir. Je suis repartie, j’ai remonté l’escalier. Je hurlais, de cela je me souviens. La guerre sortait dans des hurlements. Six années sans crier. Je me suis retrouvée chez des voisins. Ils me forçaient à boire du rhum, ils me le versaient dans la bouche. Dans les cris.
Marguerite Duras. La douleur (1985)

Excès (lyrisme et restriction), m’en tenir au « réel » (surtout latent, voire anodin condensé), dont nul langage ne fait l’épargne. Choses, les laisser innommées ; réceptif, ne pas dire, pas encore, jouir de mon aptitude, après deux décennies de travail, à ressentir l’exister qu’elles induisent…
Hubert Lucot. Langst (1984)

JEAN DE LA VIANDE VIDE et L’HOMME DE GOLIERE
Nous allons au fond. Nous allons à Fond. Nous voulons sortir. Le monde d’action va accoucher. Nous ne sommes pas nés.
L’HOMME DE GOLFIERE
Si le Monde est immonde, sortons !
JEAN DE VIANDE VIDE
Nous abandonnons tout nos chapeaux et nos idéaux et nous aspirons au trou simple.
Valère Novarina. Le drame de la vie (1984)

Quel mobile peut pousser un homme qui a beaucoup lu et qui a réfléchi à s’embarquer un soir d’été sur un grand bateau blanc et à parcourir des milles et des milles sur l’océan afin d’aller pêcher à la ligne, tout seul face à l’horizon vide, sur un rivage désolé ?
Emmanuel Hocquard : Aerea dans les forêts de Manhattan (1985)

ciels enlisés d’elle, lieux crevés
les creux les vides : elle, l’incise
ici déclin. Les lèvres sexuelles
silences l’île des ciels nivelés
en cervelles. L’exil les suicides
Michelle Grangaud. Memento-fragments, anagrammes(1987).
Le poème cité est « L’excès-l’usine-Le livre des ciels ».

J’entrepris d’écrire, à l’intention de ma mère adoptive, une lettre de suicide, que j’enverrais peu avant de me donner la mort, dans les trois jours, une semaine, un mois, je ne savais, mais enfin ce serait chose faite, je veux dire écrire cette lettre.
Explications, remerciements, pardon sollicité, je t’embrasse et je t’aime, Michel.
René Belletto. L’enfer (1986)

Il y a une conduite instinctive qu’on peut essayer d’explorer, qu’on peut rendre au silence. Rendre au silence une conduite masculine est beaucoup plus difficile, beaucoup plus faux, parce que les hommes, ce n’est pas le silence. Dans les temps anciens, dans les temps reculés depuis des millénaires, le silence, c’est les femmes. Donc la littérature c’est les femmes. Qu’on y parle d’elles ou qu’elles la fassent, c’est elles.
Marguerite Duras. La vie matérielle. (1987)

« Je vois une chose. Elle m’émeut. Je la transcris comme je la vois. Je m’abstiens de tout commentaire. Si j’ai bien décrit l’objet, il y aura bien quelqu’un pour en être ému, mais aussi quelqu’un pour dire « Mais Bon Dieu », qu’est ce que c’est que ça ? » Peut-être les deux ont-ils raison. »
Charles Reznikoff (dans un entretien reproduit sur la quatrième de couverture) Le musicien, traduit par Emmanuel Hocquard et Claude Richard. (1986)

Alex ne dit jamais grand-chose quand ils sont ensemble. Il marche un peu en avant d’elle, les mains dans les poches de son blouson. Elle ne comprend pas pourquoi il est devenu si triste, depuis qu’elle attend l’enfant.
J’aurai voulu que ça se passe autrement, c’est tout.

Patrick Lapeyre. La lenteur de l’avenir (1987)

_Bonjour, fait le peintre, je t’avais oublié.
_Est-ce jour de peinture ?
_C’est tous les jours le jour.
Bernard Noël. Onze romans de l’œil. (1988)

une extraordinaire aventure une aventure extraordinaire
1°je suis sur le point d’écrire
2°je suis disposé à écrire
3°je suis destiné à écrire
Res est difficilis dietu
La chose est difficile à dire
Jamdudum
Jamdudum
Depuis longtemps.
Olivier Cadiot. L’art poetic’ (1988)

Premier matin par où commencer bonjour mes beautés. Un pied puis l’autre dans la descente du ciel en peau de lit c’est en peau d’ours qu’est ma pensée j’ai chaud d’une crasse de nuit bonjour mes beautés par où démarrer.
Christian Prigent. Commencement (1989).

mais les seuls qui auraient pu apercevoir ces torches c’étaient les rares automobilistes qui fonçaient sur le ruban noir de l’autoroute minuscules très éloignés à quelques kilomètres de la prison ou peut-être un avion qui passe là-haut mais ils volent très haut là-haut dans le ciel noir silencieux et ils ne voient rien
Nanni Balestrini. Les invisibles, traduit de l’italien par Chantal Moiroud et Mario Fusco (1992)

La tendresse habite chaque parcelle de l’air, aujourd’hui. Le terrible semble avoir reculé jusqu’à l’immense vitre arrondie qui est en même temps un miroir et qui, toujours un peu sale, découvre de façon indécise la beauté du parc.
Marie Depussé. Dieu gît dans les détails, sous titré La Borde, un asile (1993)

Industriellement caduc, le cinéma redeviendrait un artisanat, pauvre ou de luxe, et il parlerait de tout ce qui reste en plan (s) une fois que sont passés les rouleaux compresseurs de la communication médiatisée. Un résistant ?...Si la télévision véhicule de la culture, le cinéma fait passer par des expériences….Si la télé est notre prose (et on ne parlera jamais assez bien), le cinéma n’a plus de chance que dans la poésie.
Serge Daney. Le salaire du zappeur, Back to the future. (1993)

On conseilla à un vieux juif russe de se choisir un nom bien américain que les autorités d’état civil n’auraient pas de mal à transcrire. Il demanda conseil à un employé de la salle des bagages qui lui proposa Rockefeller, Rockefeller pour être sûr de ne pas l’oublier. Mais, lorsque plusieurs heures tard, l’officier d’état civil lui demanda son nom, il l’avait oublié et répondait, en yiddish : Schon vergessen (j’ai déjà oublié) et c’est ainsi qu’il fut inscrit sous le nom bien américain de John Ferguson.
Georges Perec. Récits d’Ellis Island, histoires d’errance et d’espoir, avec photos de Robert Bober (1994).

Et, pour ne pas terminer, voici la fin du texte de Serge Daney, « Journal de l’an passé », publié dans le premier numéro de la revue Trafic, hiver 1991. Il me paraît résonner exemplairement avec ma perception de « POL, premières années »… et, à vrai dire, des suivantes… :
1er novembre. Le premier numéro de Trafic est sur les rails. Comme on ne sable pas le champagne sur une bouteille à la mer, nous resterons sobres.

©Leslie Kaplan, mis en ligne le mercredi 6 juin 2012

publié en anglais dans The Review of Contemporary Fiction, automne 2010, dans un numéro consacré aux Editions P.O.L.

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