Leslie Kaplan - Les outils
le détail, le saut et le lien - Écrire avec mai 68

J’ai vécu la grève de mai-juin 68 dans une usine occupée, à Lyon dans le quartier de Gerland. C’était une usine de machines à laver, Brandt. J’avais été embauchée le 1 er avril, la grève a démarré le lundi 20 mai.

J’avais commencé à travailler en usine en janvier, j’étais partie « m’établir », c’est-à-dire, travailler en usine pour des raisons politiques, j’étais « maoïste », influencée par ce que j’imaginais comme beaucoup d’autres de la Révolution culturelle en Chine, sans rien connaître véritablement, mais j’étais enthousiasmée par l’idée de l’union des travailleurs intellectuels et des travailleurs manuels.

L’Union des Jeunesses Communistes Marxistes-Léninistes, l’UJCML, avait été fondée en 1965 par des élèves de Louis Althusser, une scission de l’Union des étudiants communistes (UEC, affiliée au Parti Communiste), au moment de la rupture URSS/Chine, l’URSS étant considérée comme révisionniste et la Chine faisant la Révolution culturelle. Le contexte : les séminaires à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, Louis Althusser (Lire le capital), l’après guerre d’Algérie, la rupture sino-soviétique et les partis pro soviétiques, en particulier italien et français, accusés de remettre en cause le marxisme et le léninisme et d’être devenus réformistes…

J’ai travaillé d’abord dans la région parisienne, dans une usine de biscottes Gringoire, à Mantes la Ville, et ensuite avec trois camarades, je suis descendue à Lyon, « cœur ouvrier de la France » avait dit le camarade qui organisait l’établissement, Robert Linhart, qui a par la suite écrit L’établi. (Importance de ce livre publié en 1978, qui décrit la grève des ouvriers de Citroën contre la récupération gratuite des journées de grève à l’automne 68, et qui a joué un rôle de déclencheur pour moi, avec la sonnerie « dix ans après ».)

Donc en quatre mois, très peu de temps, et sans préparation, j’ai été confrontée à ce que je pourrais maintenant appeler, c’est le nom d’un travail en cours, « le monde et son contraire » : le monde totalitaire de l’usine d’abord, et tout de suite après le monde de la liberté, la grève. J’ai dit : sans préparation, et en effet : même si j’avais rencontré des ouvriers, surtout des travailleurs immigrés, en faisant de l’alphabétisation à la fin de la guerre d’Algérie, même si j’avais lu Le Capital, le travail en usine, l’usine vécue de l’intérieur, ça n’avait rien à voir.
Choc, bouleversement. L’Excès-l’usine.

Je précise qu’après la grève et l’occupation de mai-juin 68 j’ai de nouveau travaillé en usine pendant environ un an et demi, espérant que quelque chose recommencerait ... ça n’a pas été le cas. Mais d’avoir vécu de l’intérieur, et en si peu de temps, l’usine et l’envers de l’usine, m’a durablement marquée : la possibilité d’une bascule, d’un renversement complet avait existé réellement, et quand je me suis mise à écrire j’ai cherché avant tout comment transmettre cette possibilité.

D’autant que : cette bascule était un renversement général.
Le pays entier arrêté.
10 millions de grévistes.
Lundi 13 mai : le mot d’ordre était : « Dix ans ça suffit ». Dix ans de de Gaulle… Manifestation impressionnante à Paris, un million de manifestants, je suis montée de Lyon à Paris avec d’autres camarades de Lyon pour participer. Le 14, grève à Sud-Aviation à Nantes. Et le 20 mai, ça a été la grève générale.
Précision : il y avait un contexte de ce qu’on a pu appeler « l’insubordination ouvrière » (Xavier Vigna), grève très longue à la Rhodiaceta en 1967…

Bascule, renversement, le monde à l’envers. Les ouvriers de la Fiat en Italie ont inventé pendant leur long « Mai rampant » un mot d’ordre très simple et radical : « ce que nous voulons : tout ». Une expression large, absolue, et qui demandait à être précisée, détaillée, par chacun, par toutes les sensations, perceptions, idées, propositions, de chacun. En France le journal « Tout » s’est inspiré de ce mot d’ordre. Fondé en septembre 1970 par ceux qu’on appelait les « mao-spontanéïstes » avec Jean Paul Sartre comme directeur de publication, c’était un « quinzomadaire », surtout écrit par les militants du groupe Vive la Révolution. Le journal « Tout » a compté une douzaine de numéros. À la différence de la Gauche prolétarienne, le groupe Vive la Révolution à laquelle j’appartenais était ouvert sur la contre culture, le mouvement des femmes, le mouvement homosexuel.

En Mai 68 « on a pris la parole comme on a pris la Bastille » comme a dit Michel de Certeau, et cette prise de parole était un questionnement général, une mise en questions générale. Tout était questionné, et d’abord, ce que les mots voulaient dire.
Et le questionnement général dans la société venait pour moi recouper ce que je vivais à l’usine. « Expérience- limite », selon le terme de Maurice Blanchot, qui met tout en perspective, et d’abord le langage, ce que les mots veulent dire. Les mots et les choses ne correspondent plus. Le « travail » ? Le « loisir » ? La « vie » ? J’ai parlé de ça dans l’entretien que j’ai fait avec Marguerite Duras quand le livre L’Excès-l’usine est sorti, et j’ai rapproché ce que j’ai appelé « le point de vue de l’absence », « le point de vue de la débilité », du point de vue de Cézanne qui a dit vouloir peindre « par tous les côtés en même temps »…
Vivre une « expérience-limite » et être fidèle à cette expérience, c’est refuser un point de vue naturaliste, essayer de maintenir un point de vue d’étonnement, de surprise, et essayer de maintenir un point de vue « dedans-dehors » qui tienne compte à la fois de l’événement, de ce qui arrive, et du sujet qui vit l’événement, à qui cet événement arrive.
Le point de vue naturaliste, est : c’est comme ça, et ce point de vue sous entend : ça ne peut pas être autrement.
Alors ma question a été : comment maintenir par l’écriture, non seulement par les thèmes, les questions, mais aussi par les formes elles mêmes, le point de vue que ça peut justement être autrement.

Est-ce que ça vérifiait la dialectique et le texte de Mao De la contradiction : « sauter de contradiction en contradiction, saisir l’ensemble de la société…à travers le découpage… véritablement infini, des contradictions » (Mon Amérique commence en Pologne) ? J’étais surtout stupéfaite et je n’avais pas les mots pour dire quoi que ce soit, ces mots je les ai trouvés après en écrivant, par l’acte d’écrire. Pourtant il y avait une évidence que « tout se divise toujours en deux » comme il est dit dans Sergio Leone (Le bon, la brute, le truand) ou dans l’atmosphère des chansons de Bob Dylan de l’époque…

La rencontre avec les ouvriers et les ouvrières était aussi source de malentendus.
Cf déjà pendant l’alphabétisation en banlieue, les ouvriers pas du tout impressionnés par la théorie de la circulation du capital, ils le savaient bien…
Cf « L’élément avancé de la classe ouvrière » qui s’avère être un témoin de Jéhovah.v Cf Le « Petit livre rouge » que je donne à un jeune immigré très actif pendant la grève, il m’apporte lui une Bible.
Cf « Je ne veux pas mourir idiot », la pièce de Wolinski que je suis allée voir à sa sortie en 1969 avec trois ouvriers de l’usine de Bezons (près de Nanterre) où je distribuais des tracts, et qui racontait la rencontre d’une étudiante et d’un ouvrier pendant a grève…une histoire de désir et d’amour…

Mais j’ai peut-être été aidée par la lecture de Brecht : garder un point de vue d’étonnement, fin d’Arturo Ui (vu d’ailleurs au TNP, Jean Vilar, George Wilson, 1960) « Apprenez à voir au lieu de regarder bêtement… » Pas de savoir a priori, provoquer, accueillir des questions, ouvrir, pas fermer, importance du déroulement, pas du dénouement, comme il le répète. Et comme je l’ai élaboré après, cf mon livre d’essais Les Outils, pas de savoir sur, mais être et écrire avec. Et reconnaître sa place de sujet.

J’ai lu et relu les Écrits de Brecht, et aussi Spartacus, de Howard Fast, Manhattan transfer, de Dos Passos, Les petits enfants du siècle de Christiane Rochefort (et d’elle, aussi, Le repos du guerrier)…Tous ces livres parlaient de révolte, et du désir, explicite ou non, de révolution…

Donc bascule, renversement, et la visée c’est : « tout ». Le monde et son contraire.
Chacun détaille. Mais qu’il /elle détaille à partir de lui, d’elle : ce qui compte c’est l’expérience singulière, existentielle, de chacun. Donc rien à voir avec de « l’individualisme ».
L’individualisme : se conformer à une définition.
Singularité : mouvement de la vie, de l’existence.

Lecture : Gaston, l’aventure d’un ouvrier , écrit par un jeune ouvrier Jean-Marie Konczyk, proche du groupe VLR et publié en octobre 1971 aux éditions Gît le Cœur, extraits publiés dans Les Temps Modernes.

D’où la richesse des années suivantes sur le plan culturel, TOUS les thèmes :
_mise en question de l’école…
_mise en question des rapports hommes/femmes…
_mouvements pour les droits des homosexuels, Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, FHAR…
_questionnement sur la folie, importance de l’enseignement de Lacan et des lieux alternatifs (par ailleurs extrêmement différents), comme la clinique de Jean Oury, La Borde, ou de Claude Jeangirard à La Chesnaie, ou le lieu de Maud Mannoni à Bonneuil, ou les lieux de Fernand Deligny dans les Cévennes…

La politique et le personnel sont liés, tout se recoupe et il y a des « correspondances » partout.
C’est certainement ce qui a contribué au caractère « poétique » du mouvement, les graffitis sont des condensations poétiques : « plutôt la vie », « casse toi objet », « la beauté est dans la rue », « le respect se perd, n’allez pas le rechercher », « consommez moins, vous vivrez mieux », etc. Et le plus beau de tous : « Soyez réalistes, demandez l’impossible ».

Lecture : « Elles sont des objets, des marchandises  »…, publié sans signature dans le journal L’idiot international en septembre 1970.

Elles sont des objets, des marchandises. Parées, apprêtées. Elles subissent, et monnayent.
Elles ont une fonction, elles servent à quelque chose de défini, elles sont « faites pour ».
C’est chez elles que l’esprit marchand, l’esprit de concurrence a été le plus intériorisé. Elles se vendent elles-mêmes, « spontanément ». (Se parent, se mettent en valeur). À première vue, elles n’ont pas de recul par rapport à leur acheteur, elles cherchent le mec_ elles inventent des artifices (l’ouvrier traîne pas mal la savate en allant à l’embauche).
Entre elles, elles assument « spontanément » une concurrence acharnée. Sont mesquines, jalouses, méchantes. Se mettent en valeur en dévalorisant les autres (elles restent dans le champ de l’offre et de la demande : une marchandise chasse l’autre en se vendant mieux).
Elles sont garces. Jouent de leur charme, les salopes. Se vendent : et si possible au meilleur prix. Elles se réservent, elles se gardent en réserve, pour le plus intéressant. Elles sont racistes, jusque dans la moelle de leur os : racistes contre tous les malchanceux, mal lotis, contre tous les opprimés, contre tous ceux qui n’ont pas une place, un avenir, qui ne sont pas brillants, arrivés, à l’aise. Les meilleurs morceaux ce n’est pas pour eux, pour qui ils se prennent.
Elles semblent avoir vraiment intériorisé les contradictions de leur condition. Elles pleurent, elles dévoient leur révolte, la retourne sur elles-mêmes, se culpabilisent. Elles font des histoires, des complications, elles sont emmerdantes. Elles rusent, ne sont pas franches. Elles se complaisent dans leur faiblesse.
Elles se laissent faire, elles sont passives. Passives ? C’est plutôt qu’elles se bloquent, sont bloquées. Quelle violence elles se sont faite. Elles ne savent pas bien qui elles sont, où elles en sont. Elles sont un peu folles. Doubles, en tous cas.
Mais quelle est la vérité de cette marchandise ? Quel est le besoin qui a façonné cet objet ? (…)
Un miroir, mais spécial : ce qu’il cherche au fond c’est : être rassuré…(…)

Mai 68 a mis à jour ce que j’appellerai le scandale de la singularité. Mettant en cause « tout », chacun pensait à « la vie », à l’ensemble de sa vie, au détail de sa vie, au sens… Singularité et critique radicale vont ensemble, chacun se pense par rapport à l’ensemble de la société et du monde.
Ça a été un mouvement de contestation du totalitarisme sous-jacent de la société industrielle de masse, et ce mouvement a opposé au totalitarisme des formes d’action et de pensée nouvelles fondées sur un désir de singularité. La pente totalitaire, c’est « la catégorie, la case et le cas ». Mettre les hommes et les femmes dans des boîtes. Je vous rappelle la définition de Raoul Hilberg, l’auteur de La destruction des Juifs d’Europe : la destruction a commencé le jour où le premier fonctionnaire a ouvert un dossier « non aryen ». Cette pente totalitaire est la pente de la société industrielle de masse, du capitalisme, c’est une menace qui est toujours présente : il n’y a qu’à voir comment tout dans la société est actuellement soumis à l’évaluation, à la nécessité d’évaluer, dès l’école, à l’université, au travail, dans le domaine de la santé…

Lecture : « Mai 68 et après » in Les Outils.

À l’opposé, chercher à maintenir et développer ce qu’a pu ouvrir Mai 68 c’est essayer de trouver des formes de récit qui tiennent compte du réel, de la singularité, du détail.
Le réel, pas la réalité : le réel contient le possible, la fiction, c’est l’opposé du point de vue déterministe, explicatif, « c’est comme ça et pas autrement »… Le réel excède les mots, il excède « la catégorie, la case, le cas ». Il est surdéterminé (pour reprendre un concept freudien…).
Le détail n’est pas l’anecdote. L’anecdote est dépourvue de sens, voire la trivialisation, nouvel opium du peuple, des talk-show à partir des années 80.... Le détail est un condensé de sens. Pas LE sens, mais DU sens.
Et le point de vue c’est « Depuis maintenant », titre que j’ai donné à la série, pas la nostalgie.

Raconter :
_ L’Excès-l’usine à la Centrale de Rennes. 1994. La vieille qui empile les rouleaux de scotch et à la fin elle se scotche le visage…
_ Depuis maintenant, « spectacle à installer partout dans la ville », résidence des Lucioles au théâtre TGP à Saint-Denis, 1996, représentations dans le théâtre, sur les marchés, dans les cours de HLM, les écoles, les lycées...

D’autre part, avoir vécu les événements a renforcé paradoxalement, et dans l’après-coup, ma confiance dans la fiction, entendue au sens large comme la possibilité d’un autre monde : la bascule est possible, puisque elle a existé. J’ai souvent cité la phrase de Kafka dans son Journal (janvier 1914) : « écrire, c’est sauter hors de la rangée des assassins… », pour valoriser le possible, l’autre monde possible.
Le saut kafkaïen et le renversement contestataire ne sont pas sans rapport.< br> Cf sur mon blog de Médiapart la série, À quoi sert la littérature, « Avec Kafka »…

D’autre part cette bascule avait une valeur d’interprétation. Elle mettait à nu, elle faisait apparaître, ce qui est, le système existant, l’oppression et l’aliénation. Et elle n’était pas sans rapport avec une bascule intime provoquée par une interprétation psychanalytique, où les mots ont une efficace matérielle. Cf mon roman Le Psychanalyste où j’ai voulu mettre en tension la psychanalyse, Kafka, et la banlieue…

En Mai 68 tout était questionné, toutes les parties de la société, tous les mots de la langue, et tout le monde était philosophe. C’est la figure de Miss Nobody Knows dans mon livre qui inaugure la série Depuis maintenant. Et son opposé, Stéphane, celui qui « sait tout » et qui en meurt…
Cette figure réapparaît dans le roman suivant, Les Prostituées philosophes, et aussi dans celui d’après, Le Psychanalyste. Dans les deux cas, elle fait irruption, on tombe amoureux d’elle, et elle disparaît.

En Mai 68, dialogue général, tout le monde parlait avec tout le monde. Tout le monde parlait avec tout le monde, et tout le monde pouvait tout penser. C’est-à-dire : pas d’explication naturaliste sur l’origine, sociale, psychologique, de la pensée.
Et comme je l’ai dit (dans Mai 68, Le chaos peut être un chantier…), un vrai dialogue suppose
_un déplacement, parler avec qui on n’aurait jamais parlé, avec un inconnu : étudiants et ouvriers, ouvriers et cadres, hommes et femmes, français et immigrés…
_un autre temps, prendre le temps de se parler …
_et le désir d’instaurer un monde nouveau, qui s’instaure déjà en fait par ce dialogue...

Bascule et renversement : ce qui est normal ne l’est plus. Le questionnement porte en fin de compte sur ce qui est normal, ce qui est fou. L’usine, la chose la plus banale, le socle de toute notre civilisation industrielle de masse, est un lieu de folie. Ne pas céder là dessus.
Cf le film La reprise du travail aux Usines Wonder + Reprise d’Hervé Le Roux (1996) qui est sorti en salle en même temps que Depuis maintenant
Ça met tout en perspective. Et d’abord, comme je l’ai dit, le langage. Ce que les mots veulent dire. Méfiance, soupçon, radical.
Cf les propositions que j’ai imaginées pour les ateliers d’écriture que j’ai pu faire dans les années 80-90
lecture : « Questions-questions ».

Ce qui ne change pas
Ce qui ne peut pas changer

Les idées nouvelles, est-ce qu’il y en a
Les façons d’être
Les hommes, les femmes, maintenant, avant

La ville, est-ce que je l’aime L’école, qu’est-ce que c’est Pourquoi on veut grandir Pourquoi on ne veut pas grandir

Les arbres
La nature, comment on la voit

Le malheur, d’où il vient
Le pire ennemi
Le crime, est-ce qu’on peut le définir

Les fous, qu’est-ce qu’on en pense

Sur quoi on s’appuie

L’amitié

Le mot travail

Le moment de maintenant

Le passé, comment il nous tient
La mémoire, à quoi elle sert
Le présent, est-ce qu’il s’invente

Un livre, qu’est-ce que c’est
Pourquoi on lit
Pourquoi on ne lit pas
Où vont les mots

Pourquoi on parle
Pourquoi on ne parle pas
Où s’arrêtent les questions

Noter qu’en face du mouvement de Mai 68 et de ce qu’il a soulevé comme questionnement, seul s’oppose le vide, le vide autoritaire, le moi c’est moi, l’État c’est moi, l’actuel forme du pouvoir. De Gaulle à l’époque.
Dont la seule arme était la peur, et la furie peureuse des propriétaires.
Et la seule pensée le recours au ressassement, aux clichés.
D’où le constat : le cliché, l’idée reçue, la bêtise sont une défense contre la pensée, contre le scandale de la singularité.
Voir mon texte « Renversement », court essai publié avec la pièce de théâtre Louise, elle est folle, et aussi les pièces Toute ma vie j’ai été une femme, et Déplace le ciel, où je fais une critique du cliché, de l’idée reçue, de la bêtise…
La bêtise est une tentative de fermer, d’arrêter la pensée, et c’est une réplique du binaire marchand : acheter/pas acheter.
Le cliché : l’idée reçue est autoritaire.
Lecture, deux morceaux de Toute ma vie j’ai été une femme

moi j’ai vu une pub pour l’angoisse

comment ça
une pub pour l’angoisse

une pub pour l’angoisse
tout le monde courait
en bleu
en rose
en vert
à la ville
à la campagne des jeunes des vieux
courez courez
plus vite plus vite
c’était une pub
pour des baskets

tu m’as dit
que c’était
pour des baskets

pour l’angoisse
comment savoir

*

J’ai un ami, André, comme tout le monde, il a fait beaucoup de sexpériences. Pardonnez le jeu de mots, c’est le sien. Il a essayé les femmes, mais il se demandait s’il n’aimait pas mieux les hommes. Il a essayé les hommes, mais il n’était pas sûr de ne pas préférer les femmes. Il a cherché l’amour romantique, l’amour simple, mais c’était compliqué. Il a voulu connaître d’autres horizons, l’amour exotique, mais il en est revenu. Il a expérimenté les clubs et les groupes, les marginaux et les bourgeois, les plaisirs et les douleurs, jamais les enfants, notez bien, il gardait des principes, mais c’était très très fatiguant. En même temps, il cherche. On ne peut pas dire qu’il ne fait pas d’efforts, il cherche, il se donne quand même beaucoup de mal, il veut trouver.

L’écriture est une recherche, infinie.
Importance des rencontres. Du hasard.
Des dialogues. Tout le monde peut tout penser. Pas de déterminisme, de psychologie, de sociologie.
Pas de point de vue de Dieu…. C’est très difficile !
Fin suspendue, ouverte.
Et comme l’a dit Maurice Blanchot, « il est seulement clair que la Révolution n’a jamais lieu une fois pour toutes »….
Lecture : Depuis maintenant

Photo : NYT, Kamil Zihniogh.

©Leslie Kaplan, mis en ligne le lundi 10 décembre 2018

Conférence prononcée à l’université de Yale le 2 octobre 2018.

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