Leslie Kaplan - Les outils
le détail, le saut et le lien - Les chiffons sont faibles (l’ordinaire de l’écrivain)

Quand j’ai commencé à écrire mon premier livre, L’excès-l’usine, il y a eu un moment où je me suis dit, C’est ça, écrire, c’est ça. C’était une toute petite phrase, « les chiffons sont faibles ». En y repensant bien après j’y vois ce que j’ai pu appeler par la suite pour caractériser les enjeux du travail littéraire : « le détail, le saut et le lien ».

A l’usine, « les chiffons sont faibles ». Evidemment on se sent petite et faible. Mais l’écrire, c’est aussi sauter, passer ailleurs. On est un petit chiffon, un petit morceau de tissu vieux et sale, jeté, en tas, dans un coin, et en même temps justement on quitte le règne des chiffons, l’écrire ouvre sur autre chose, mais quoi, quelque chose que n’importe qui peut éprouver, pas seulement moi, mais tout le monde peut-être. Il y a cette faiblesse, n’être rien, peu de chose, rien du tout, un chiffon très faible et jeté, à l’intérieur de la grande « usine univers » comme je l’écrivais, et, EN MÊME TEMPS, renversement, c’est tout le monde, nous ne sommes rien, soyons tout, ou, peut-être plus simplement, soyons quelque chose. J’ai beaucoup commenté la phrase de Kafka tirée de son Journal, janvier 1914, « écrire c’est sauter en dehors de la rangée des assassins », en soulignant cette question du saut, et aussi que les assassins, c’est toujours : chacun les siens, mais qu’ils sont toujours, ces assassins, liés au ressassement, à la répétition, à l’impossibilité de passer ailleurs, de quitter ce qui est donné, ce qui est connu, pour commencer autre chose, sauter ailleurs, dans l’inconnu. Le saut c’est cet élan, penser le contraire, que le contraire est possible, le faire, c’est faire un lien, des liens, avec ce qu’on ne connaît pas, ce à quoi on n’avait pas pensé auparavant. Créer des rapports avec ce qui auparavant semblait sans rapport. C’est aussi ce que j’ai appelé « penser avec »…avec : d’autres écrivains, ou des cinéastes, ou le politique, ou ou ou…

Le saut implique : inventer la distance, comme disait à peu près Serge Daney. C’est-à-dire, un point de vue.
Pour sauter, il faut un point d’appui. Pour un écrivain, le point d’appui, ce sont les mots.
Un mot désigne en même temps ce qui est et ce qui N’EST PAS, ce qui est possible.
Une fiction.
La littérature, disait Blanchot, reprenant Hegel, c’est »la vie qui porte la mort et se maintient en elle ».
Puissance positive du négatif.
Les mots sont ce qui peut donner un sens à l’expérience, pas LE sens, total, mais DU sens, ce qui peut faire que l’expérience existe comme expérience.
Au lieu de : une expérience qui n’en est pas une, une réalité qui reste irréelle.
Comme dans la banalité, l’ordinaire, le soi disant normal.
Mais bien sûr la question est toujours : qu’est-ce qui est normal, qu’est-ce qui n’est pas normal, qu’est-ce qui est fou.
Il faut inventer l’expérience pour la vivre. C’est un paradoxe, mais il faut maintenir ce paradoxe, cette contradiction : il suffit de considérer comment les mots peuvent vider l’expérience, l’annuler, la rendre irréelle.
Les mots pour dire l’expérience sont les mots qui disent l’écart entre le monde et le sujet, il ne s’agit ni d’une réalité objective, exacte, comme le veut le naturalisme, ni d’un sujet solitaire comme le veut un point de vue romantique : mais la vérité d’un sujet qui est dans le monde comme le monde est en lui.

Cette question de rendre l’expérience réelle, c’est-à-dire, de faire qu’elle existe, a toujours été une exigence pour un écrivain.
Flaubert a montré dans son Dictionnaire des idées reçues comment n’importe quel mot peut devenir un cliché, une idée reçue, lui qui commence ce dictionnaire par : Abélard, abricots, Absalon, absinthe, Académie française, accident, accouchement, actrices…
Aussi bien : usine, chiffons…
Et dans le petit essai « Renversement, contre une civilisation du cliché » qui est publié avec la pièce Louise, elle est folle j’ai montré que sous son apparente neutralité consensuelle une idée reçue, un cliché, est toujours agressif, haineux.
C’est d’autant plus le cas ici et maintenant dans le monde d’aujourd’hui où une des façon de dominer, d’aliéner, est la trivialisation, le règne de l’anecdote qui est un nouvel opium du peuple.

Le détail au contraire est un éclat de réel. Il “fait signe”. Petit et plein et inépuisable, comme le chiffon, il donne le monde et fait qu’à travers lui, avec lui, on voit, on entend, on éprouve.
Le détail est un révélateur, mais il résiste aux explications, il déborde l’explication, il est en excès, il est un morceau de réel dans lequel l’ensemble se reflète mais ne s’explicite pas. Il est singulier, irréductible, et pourtant une fois qu’il est dit, écrit, découvert, il est évident. Il crée une irruption de sens.
La puissance du détail vient de son caractère surdéterminé, il est une condensation, une convergence de sens.
Mais le détail c’est le singulier, l’unique, pas l’« individuel », pas l’affirmation abstraite, pure et figée, pas le « moi c’est moi et toi tais-toi ».
Alors que le singulier est : la vie même, le brin d’herbe, la feuille…
La responsabilité de l’écrivain est envers le singulier, l’unique.
Parce que c’est là où se loge l’étrange, ce qui ne va pas de soi, ce qui n’est pas connu.
Ce qui saute et fait lien avec l’inconnu.
Ce à quoi on ne s’attend pas, jamais.
Y compris dans le plus ordinaire, le plus banal, comme le chiffon de l’usine.
Le détail porte l’éveil, la surprise, l’inquiétude, le questionnement.
Par ses détails un récit peut faire que le lecteur soit comme cette femme assise dans une carriole qui avance à son rythme dans une certaine "lumière d’août", elle porte un enfant né en dehors des liens reconnus par la société, et elle attend tranquillement d’être surprise, “waiting to be surprised”, “and she knew that when the surprise come, she would enjoy it”, et elle savait que quand la surprise viendrait elle l’apprécierait. Ce qui vient surprendre n’est pas nécessairement agréable, mais l’acte de penser la surprise_avoir l’espace et le temps pour le faire_est toujours un plaisir.

Et pour terminer je citerai Baal, de Brecht, créée en 1923, dans une traduction de Guillevic
« Lorsque Baal grandissait dans le sein de sa mère
Déjà le ciel était très grand, calme et si pâle
Et jeune et nu et formidablement étrange,
Et tel que Baal l’aima, lorsque Baal se montra.(…)
Et quand il pourrissait dans le noir de la terre,
Le ciel était encor grand et calme et si pâle,
Et jeune et nu, et formidablement admirable,
Et tel que Baal l’aimait, lorsque Baal existait. »

Cet exposé a été suivi de la lecture de « L’homme sans passé », texte publié dans la revue Trafic numéro 80, hiver 2011, « 20 ans, 20 films », texte écrit à propos du film d’Aki Kaurismaki, L’homme sans passé, et qui reprend, autrement, certains des points abordés dans l’exposé. Je cite le premier et le dernier paragraphe de ce texte :
comment commencer
comment c’est, commencer
c’est un récit qui commence
à zéro
de rien
on ne sait rien du héros
qui ne sait rien de lui-même
mais il y a une histoire
un déroulement
dans le temps
qui fait sortir des personnages
de nulle part
tous pris comme ça
sans explication
le récit de L’homme sans passé
raconte une vie qui démarre
au présent
ici et maintenant
un manifeste
presque
un art poétique
sûrement
sans passé
sans déterminisme
pas de psychologie
pas de sociologie
on s’intéresse à ce qui arrive
on est dans l’émergence
comment commencer
comment rester
dans le commencement
dans la surprise
l’étonnement
la rencontre
...............
et si pendant le film on est tellement soulevé, porté
heureux
c’est sans doute que se glisse
dans cette histoire d’un homme sans passé
une notion possible de l’identité
on voit littéralement à l’œuvre
comment, au lieu d’une idée lourde et plate
pesante, déjà cadavre
d’une menace qui hante l’Europe
mais aussi tout un chacun
l’identité est toujours en train de s’inventer
elle est faite de bribes et de morceaux, de hasards
un fil installé par ci, un légume épluché par là
un nuage aperçu dans le ciel, un air de musique qui passe
mais aussi de mots échangés et de silence
_ah, « restons assis en silence »
elle apparaît, l’identité, pour ce qu’elle est
quelque chose de très comique et de très sérieux
un perpétuel bricolage.

©Leslie Kaplan, mis en ligne le lundi 28 mai 2012

écrit pour les journées de la Fédération des Ateliers de psychanalyse, 2 et 3 décembre 2011, « jeux et enjeux du récit en psychanalyse, récit littéraire et œuvre d’art », publié dans Epistolettre n° 39

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