Leslie Kaplan - Les outils
le détail, le saut et le lien - Roman et réalité

Un homme voit sa vie détruite par un bégaiement. Ce n’est pas le sien, c’est celui de sa fille, qui mène pourtant une existence heureuse, sans histoire, entre deux parents aimants. Mais le bégaiement est là, il persiste, il résiste, il est irréductible à tous les traitements, à toutes les explications, il grandit avec la fille devenue adolescente, les mots de Merry traînent, se heurtent, on dirait qu’elle a des cailloux dans la bouche, ou des gravats, ou de la boue, les mots n’arrivent pas à se former, n’arrivent pas à se dire, et tout d’un coup sortent en bruits bizarres, en explosions minuscules, en jets, en rafales, c’est très pénible, la jolie enfant est devenue une adolescente épaisse, lourde et désagréable, fermée, révoltée. La suite : elle jette une bombe dans un lieu public, c’est l’époque de la guerre du Vietnam, sa vie bascule, sans le vouloir elle a tué un passant. A travers le bégaiement de Merry passe la société américaine de l’après-guerre, la classe moyenne, la réussite des immigrants, la culture, les positions politiques, le sport, l’entreprise, les concours de beauté, la famille, mais aussi les oppositions larvées, les conflits ouverts entre les communautés, les juifs, les catholiques irlandais, les ratés du grand creuset idéal, du melting pot...Le lecteur est informé de tous ces aspects, mais d’une façon particulière, ces informations circulent dans des détails qui l’attrapent et le tourmentent comme le bégaiement de Merry, et il n’est pas seulement concerné, il est impliqué, selon la distinction de Serge Daney, par cet objet particulier, ce roman, cette "pastorale américaine" de Philip Roth, il est ému, touché, et questionné, qu’est-ce que c’est, le brassage du melting pot, et aussi, qu’est ce qui s’oppose au mouvement, à la transformation, d’où vient l’inertie, comment faire avec la répétition...Dieu, nous dit-on, gît dans les détails. Un roman est un “modèle”, une construction expérimentale, comme nous le rappelle le titre de George Perec, La vie, mode d’emploi, et cet objet particulier agit comme le fait toujours l’art, la “vie vivante” : par ses détails. Qu’est-ce qu’un détail ? Le détail est un éclat de réel. Il indique un sens. Pas LE sens, mais DU sens. Il “fait signe”. Petit et plein et inépuisable, il donne le monde, la société et fait qu’à travers lui, avec lui, on voit, on entend, on éprouve.

Le détail est un révélateur de la société, mais il résiste aux explications, il déborde l’explication, il est en excès, il est un morceau de réel dans lequel l’ensemble se reflète mais ne s’explicite pas. Il est singulier, irréductible, et pourtant une fois qu’il est dit, écrit, découvert, il est évident. Il crée une irruption de sens.

La puissance du détail vient de son caractère surdéterminé, il est une condensation, une convergence de sens.

Le bégaiement de Merry ne sera pas expliqué, il est présenté, retourné, saisi “par tous les côtés en même temps” comme Paul Cézanne a dit qu’il voulait peindre, déployé dans tous les sens, sous tous ses aspects, effets, causes, conséqences, il devient un moteur du récit, il renvoie à la naissance, à la famille, à la société, à la culture, finalement il disparaît, et on se demande, le lecteur comme le père de Merry, non seulement comment il a disparu, mais si c’est mieux...

Le détail est un prélèvement, une construction, l’objet de la question, ou des questions, de l’écrivain, et ce par quoi il transmet ses questions au lecteur. Il est le support d’une littérature fondée sur l’étonnement, la surprise. Il est la marque d’un rapport vivant à la langue, et en ce sens il s’oppose à la fois au savoir mort, déjà établi, au discours explicatif, et à l’anecdote.

Le détail n’est pas l’anecdote, il ouvre au monde, l’anecdote dépourvue de sens referme, enferme. Aplatit. Trivialise. Empêche de penser.

L’accumulation d’anecdotes, la trivialisation, a pris et prend constamment de l’ampleur dans ce qu’on appelle à tort la culture de masse, on devrait plutôt dire la culture dans la société industrielle de masse, en tout cas la culture du détournement de la pensée, de la bêtise. La trivialisation essaie de faire croire que la masse des gens, par ailleurs largement exclus de la culture, la retrouveraient sous forme d’une proximité fausse, illusoire : je connais telle personnalité non par son travail, mais par des anecdotes sur sa vie, et donc au fond elle est comme moi, et nous sommes bien en démocratie...

La littérature a toujours été concernée par la bêtise, parce que la bêtise renvoie à la banalisation, à la perte de sens des mots, qui deviennent ces “pièces de monnaie usées qu’on se repasse en silence”, des clichés, des “idées reçues” dont Flaubert a voulu faire un dictionnaire. Bouvard et Pécuchet peut se lire comme un roman qui vise à faire le tour de la société de son temps en la prenant, cette société, par ses discours établis, ses idées reçues, ses clichés, toute son inépuisable bêtise, dont la forme ultime est peut-être la “bonne idée” que les deux héros trouvent à la fin du manuscrit : copier. Quelques années auparavant, à Wall Street, un copiste bien différent d’eux, un jeune homme blême et fantomatique, s’arrêtait, lui, de copier, s’arrêtait de façon intransitive, arrêtait tout, et ne disait qu’une chose pour expliquer son refus radical, il s’agit du Bartelby de Melville : I would prefer not. Je préfèrerais ne pas.

Copier : reproduire “l’universel bavardage”, alors que ce qui est requis c’est “tout autre chose” comme s’exclame le personnage de Dostoïevski, l’homme du Sous-Sol, passer ailleurs, donner aux mots un sens vivant, du sens, inventer des formes qui tiennent compte du réel et le questionnent. Inventer, face au discours général, une langue singulière qui soit la vérité d’un sujet et qui témoigne du refus de s’aplatir devant le discours établi. Le roman, outil d’exploration et de recherche, est une façon à la fois de se situer dans le monde, dans la société, et de construire un point de vue en dehors des places assignées. Un roman peut faire que le lecteur soit comme cette femme assise dans une carriole qui avance à son rythme dans une certaine lumière d’août, elle porte un enfant né en dehors des liens reconnus par la société, et elle attend tranquillement d’être surprise, “waiting to be surprised”, “and she knew that when the surprise come, she would enjoy it”, et elle savait que quand la surprise viendrait elle l’apprécierait. Ce qui vient surprendre n’est pas nécessairement agréable, mais l’acte de penser la surprise_avoir l’espace et le temps pour le faire_est toujours un plaisir. La société est présente dans un roman par le fait même du langage, et l’écart, le jeu, creusés par un roman sont toujours la mise à distance, de toutes les façons possibles, d’une langue codée, conventionnelle, la langue des clichés, des idées reçues, bien pensantes ou politiquement correctes. Pensons à ce personnage de Kafka, Odradek, qui ressemble à une petite bobine de fil, qui a la forme d’une étoile, qui dévale en sautillant l’escalier de l’immeuble et, quand on lui demande où il vit, répond avec des mots usés qui sont entendus là bien autrement : “sans domicile fixe”. Ou pensons au héros de Lolita, et à sa traversée de l’Amérique : elle est racontée d’un point de vue paradoxal, celui d’un homme qui vit une passion dont le caractère criminel n’est jamais banalisé. Tension, jubilation inquiète et ironique du langage, et perception suraiguë et dégoûtée de la société de consommation, ses nourritures en paquets, ses vêtements uniformes, ses autoroutes soignées et ses motels.

Une histoire commence, une voiture passe une frontière, le conducteur dit : “Je m’appelle Bruno Forestier, je suis reporter et cherchant ce qui est important ici-bas”. Ce début pourrait être une métaphore de ce que c’est, un roman : on passe dans un autre pays, on exerce un métier qui met en jeu la connaissance de la société, et on cherche comment penser, comment vivre. Et la fin : après avoir échappé à la torture et la mort, ayant perdu la femme qu’il aimait, le héros commente : “Il ne me restait qu’à ne pas devenir amer, mais j’étais content j’avais beaucoup de temps devant moi”. Ne pas renoncer à son désir, et entrer dans le temps.

Cette histoire ne vient pas d’un roman mais d’un film, Le petit soldat de Jean-Luc Godard. Je l’ai choisie pour rappeler que le roman a cette particularité d’être polymorphe, d’intégrer, à sa façon, par sa liberté, les découvertes de la modernité. Le roman a intégré les outils du cinéma, le montage, le découpage, comme il a intégré l’art moderne depuis Cézanne, la musique contemporaine, le rock et le jazz, et les découvertes de la psychanalyse, le travail sur le langage, la méthode de l’association libre et l’attention flottante. Et cela s’est fait par la recherche de formes nouvelles, inventées par tous les classiques de la modernité du 20 ème siècle, Kafka, Joyce, Faulkner, Beckett, etc, parce que c’est avec des formes que l’on peut creuser l’écart, le jeu, avec la réalité, et la réalité sociale, que l’on peut surprendre, étonner, questionner, retourner, déplacer, sauter, “sauter en dehors de la rangée des assassins”, pour reprendre une phrase que j’ai souvent citée et qui vient de Kafka, que l’on peut trouver des points d’appui pour ne pas répéter, recommencer, ressasser, pour penser.

Mais la liberté du roman est double, contradictoire, comme la liberté de la société moderne avec laquelle il s’est déployé, cette société qui a commencé dans la joie et l’angoisse du “tout est possible” révolutionnaire, dans la recherche de formes nouvelles de société, et qui a depuis le début été travaillée par le glissement, et le refus du glissement, de ce tout est possible vers le n’importe quoi. “N’importe quoi” c’est toujours “n’importe quoi, n’importe quoi, la loi c’est moi”. L’affirmation démocratique, égalitaire, bascule, et l’individualisme rejoint la bêtise, la non pensée, qui coule dans le sens du discours établi, de l’idée reçue, de l’ordre des choses existant, de la société non pas comme elle pourrait être mais comme elle va. Comment c’est, disait Samuel Beckett. Oui, vraiment, comment c’est.

©Leslie Kaplan, mis en ligne le jeudi 7 juin 2012

texte écrit pour les Assises du roman organisées par la Villa Gillet et Le Monde des livres, mai et juin 2007 et publié dans la collection "Titres", par les Editions Christian Bourgois

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