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	<title>Leslie Kaplan - Les outils</title>
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	<description>&#034;&#224; quoi sert la litt&#233;rature ?&#034;</description>
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		<title>&#201;crire avec mai 68</title>
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		<dc:creator>Leslie Kaplan</dc:creator>



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                J'ai v&#233;cu la gr&#232;ve de mai-juin 68 dans une usine occup&#233;e, &#224; Lyon dans le quartier de Gerland. C'&#233;tait une usine de machines &#224; laver, Brandt. J'avais &#233;t&#233; embauch&#233;e le 1 er avril, la gr&#232;ve a d&#233;marr&#233; le lundi 20 mai. J'avais commenc&#233; &#224; travailler en usine en janvier, j'&#233;tais partie &#171; m'&#233;tablir &#187;, c'est-&#224;-dire, (&#8230;)
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&lt;a href="https://lesliekaplan.net/le-detail-le-saut-et-le-lien/" rel="directory"&gt;le d&#233;tail, le saut et le lien&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://lesliekaplan.net/IMG/logo/macron_egal_louis_16.jpg' class=&#034;spip_logo spip_logo_right&#034; alt=&#034;&#034; style='max-width: 150px;max-width: min(100%,150px); max-height: 150px' /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;J'ai v&#233;cu la gr&#232;ve de mai-juin 68 dans une usine occup&#233;e, &#224; Lyon dans le quartier de Gerland. C'&#233;tait une usine de machines &#224; laver, Brandt. J'avais &#233;t&#233; embauch&#233;e le 1 er avril, la gr&#232;ve a d&#233;marr&#233; le lundi 20 mai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais commenc&#233; &#224; travailler en usine en janvier, j'&#233;tais partie &#171; m'&#233;tablir &#187;, c'est-&#224;-dire, travailler en usine pour des raisons politiques, j'&#233;tais &#171; mao&#239;ste &#187;, influenc&#233;e par ce que j'imaginais comme beaucoup d'autres de la R&#233;volution culturelle en Chine, sans rien conna&#238;tre v&#233;ritablement, mais j'&#233;tais enthousiasm&#233;e par l'id&#233;e de l'union des travailleurs intellectuels et des travailleurs manuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Union des Jeunesses Communistes Marxistes-L&#233;ninistes, l'UJCML, avait &#233;t&#233; fond&#233;e en 1965 par des &#233;l&#232;ves de Louis Althusser, une scission de l'Union des &#233;tudiants communistes (UEC, affili&#233;e au Parti Communiste), au moment de la rupture URSS/Chine, l'URSS &#233;tant consid&#233;r&#233;e comme r&#233;visionniste et la Chine faisant la R&#233;volution culturelle. Le contexte : les s&#233;minaires &#224; l'Ecole Normale Sup&#233;rieure de la rue d'Ulm, Louis Althusser (&lt;i&gt;Lire le capital&lt;/i&gt;), l'apr&#232;s guerre d'Alg&#233;rie, la rupture sino-sovi&#233;tique et les partis pro sovi&#233;tiques, en particulier italien et fran&#231;ais, accus&#233;s de remettre en cause le marxisme et le l&#233;ninisme et d'&#234;tre devenus r&#233;formistes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai travaill&#233; d'abord dans la r&#233;gion parisienne, dans une usine de biscottes Gringoire, &#224; Mantes la Ville, et ensuite avec trois camarades, je suis descendue &#224; Lyon, &#171; c&#339;ur ouvrier de la France &#187; avait dit le camarade qui organisait l'&#233;tablissement, Robert Linhart, qui a par la suite &#233;crit &lt;i&gt;L'&#233;tabli&lt;/i&gt;. (Importance de ce livre publi&#233; en 1978, qui d&#233;crit la gr&#232;ve des ouvriers de Citro&#235;n contre la r&#233;cup&#233;ration gratuite des journ&#233;es de gr&#232;ve &#224; l'automne 68, et qui a jou&#233; un r&#244;le de d&#233;clencheur pour moi, avec la sonnerie &#171; dix ans apr&#232;s &#187;.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc en quatre mois, tr&#232;s peu de temps, et sans pr&#233;paration, j'ai &#233;t&#233; confront&#233;e &#224; ce que je pourrais maintenant appeler, c'est le nom d'un travail en cours, &#171; le monde et son contraire &#187; : le monde totalitaire de l'usine d'abord, et tout de suite apr&#232;s le monde de la libert&#233;, la gr&#232;ve. J'ai dit : sans pr&#233;paration, et en effet : m&#234;me si j'avais rencontr&#233; des ouvriers, surtout des travailleurs immigr&#233;s, en faisant de l'alphab&#233;tisation &#224; la fin de la guerre d'Alg&#233;rie, m&#234;me si j'avais lu &lt;i&gt;Le Capital&lt;/i&gt;, le travail en usine, l'usine v&#233;cue de l'int&#233;rieur, &#231;a n'avait rien &#224; voir. &lt;br&gt;
Choc, bouleversement. &lt;i&gt;L'Exc&#232;s-l'usine&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pr&#233;cise qu'apr&#232;s la gr&#232;ve et l'occupation de mai-juin 68 j'ai de nouveau travaill&#233; en usine pendant environ un an et demi, esp&#233;rant que quelque chose recommencerait ... &#231;a n'a pas &#233;t&#233; le cas. Mais d'avoir v&#233;cu de l'int&#233;rieur, et en si peu de temps, l'usine et l'envers de l'usine, m'a durablement marqu&#233;e : la possibilit&#233; d'une bascule, d'un renversement complet avait exist&#233; r&#233;ellement, et quand je me suis mise &#224; &#233;crire j'ai cherch&#233; avant tout comment transmettre cette possibilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autant que : cette bascule &#233;tait un renversement g&#233;n&#233;ral. &lt;br&gt;
Le pays entier arr&#234;t&#233;.&lt;br&gt;
10 millions de gr&#233;vistes.&lt;br&gt;
Lundi 13 mai : le mot d'ordre &#233;tait : &#171; Dix ans &#231;a suffit &#187;. Dix ans de de Gaulle&#8230; Manifestation impressionnante &#224; Paris, un million de manifestants, je suis mont&#233;e de Lyon &#224; Paris avec d'autres camarades de Lyon pour participer. Le 14, gr&#232;ve &#224; Sud-Aviation &#224; Nantes. Et le 20 mai, &#231;a a &#233;t&#233; la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale.&lt;br&gt;
Pr&#233;cision : il y avait un contexte de ce qu'on a pu appeler &#171; l'insubordination ouvri&#232;re &#187; (Xavier Vigna), gr&#232;ve tr&#232;s longue &#224; la Rhodiaceta en 1967&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bascule, renversement, le monde &#224; l'envers. Les ouvriers de la Fiat en Italie ont invent&#233; pendant leur long &#171; Mai rampant &#187; un mot d'ordre tr&#232;s simple et radical : &#171; ce que nous voulons : tout &#187;. Une expression large, absolue, et qui demandait &#224; &#234;tre pr&#233;cis&#233;e, d&#233;taill&#233;e, par chacun, par toutes les sensations, perceptions, id&#233;es, propositions, de chacun. En France le journal &#171; Tout &#187; s'est inspir&#233; de ce mot d'ordre. Fond&#233; en septembre 1970 par ceux qu'on appelait les &#171; mao-spontan&#233;&#239;stes &#187; avec Jean Paul Sartre comme directeur de publication, c'&#233;tait un &#171; quinzomadaire &#187;, surtout &#233;crit par les militants du groupe Vive la R&#233;volution. Le journal &#171; Tout &#187; a compt&#233; une douzaine de num&#233;ros. &#192; la diff&#233;rence de la Gauche prol&#233;tarienne, le groupe Vive la R&#233;volution &#224; laquelle j'appartenais &#233;tait ouvert sur la contre culture, le mouvement des femmes, le mouvement homosexuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Mai 68 &#171; on a pris la parole comme on a pris la Bastille &#187; comme a dit Michel de Certeau, et cette prise de parole &#233;tait un questionnement g&#233;n&#233;ral, une mise en questions g&#233;n&#233;rale. Tout &#233;tait questionn&#233;, et d'abord, ce que les mots voulaient dire. &lt;br&gt;
Et le questionnement g&#233;n&#233;ral dans la soci&#233;t&#233; venait pour moi recouper ce que je vivais &#224; l'usine. &#171; Exp&#233;rience- limite &#187;, selon le terme de Maurice Blanchot, qui met tout en perspective, et d'abord le langage, ce que les mots veulent dire. Les mots et les choses ne correspondent plus. Le &#171; travail &#187; ? Le &#171; loisir &#187; ? La &#171; vie &#187; ? J'ai parl&#233; de &#231;a dans l'entretien que j'ai fait avec Marguerite Duras quand le livre L'Exc&#232;s-l'usine est sorti, et j'ai rapproch&#233; ce que j'ai appel&#233; &#171; le point de vue de l'absence &#187;, &#171; le point de vue de la d&#233;bilit&#233; &#187;, du point de vue de C&#233;zanne qui a dit vouloir peindre &#171; par tous les c&#244;t&#233;s en m&#234;me temps &#187;&#8230;&lt;br&gt;
Vivre une &#171; exp&#233;rience-limite &#187; et &#234;tre fid&#232;le &#224; cette exp&#233;rience, c'est refuser un point de vue naturaliste, essayer de maintenir un point de vue d'&#233;tonnement, de surprise, et essayer de maintenir un point de vue &#171; dedans-dehors &#187; qui tienne compte &#224; la fois de l'&#233;v&#233;nement, de ce qui arrive, et du sujet qui vit l'&#233;v&#233;nement, &#224; qui cet &#233;v&#233;nement arrive. &lt;br&gt;
Le point de vue naturaliste, est : c'est comme &#231;a, et ce point de vue sous entend : &#231;a ne peut pas &#234;tre autrement. &lt;br&gt;
Alors ma question a &#233;t&#233; : comment maintenir par l'&#233;criture, non seulement par les th&#232;mes, les questions, mais aussi &lt;strong&gt;par les formes elles m&#234;mes&lt;/strong&gt;, le point de vue que &#231;a peut justement &#234;tre autrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce que &#231;a v&#233;rifiait la dialectique et le texte de Mao &lt;i&gt;De la contradiction&lt;/i&gt; : &#171; sauter de contradiction en contradiction, saisir l'ensemble de la soci&#233;t&#233;&#8230;&#224; travers le d&#233;coupage&#8230; v&#233;ritablement infini, des contradictions &#187; (&lt;i&gt;Mon Am&#233;rique commence en Pologne&lt;/i&gt;) ? J'&#233;tais surtout stup&#233;faite et je n'avais pas les mots pour dire quoi que ce soit, ces mots je les ai trouv&#233;s apr&#232;s en &#233;crivant, par l'acte d'&#233;crire. Pourtant il y avait une &#233;vidence que &#171; tout se divise toujours en deux &#187; comme il est dit dans Sergio Leone (&lt;i&gt;Le bon, la brute, le truand&lt;/i&gt;) ou dans l'atmosph&#232;re des chansons de Bob Dylan de l'&#233;poque&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La rencontre avec les ouvriers et les ouvri&#232;res &#233;tait aussi source de malentendus. &lt;br&gt;
Cf d&#233;j&#224; pendant l'alphab&#233;tisation en banlieue, les ouvriers pas du tout impressionn&#233;s par la th&#233;orie de la circulation du capital, ils le savaient bien&#8230; &lt;br&gt;
Cf &#171; L'&#233;l&#233;ment avanc&#233; de la classe ouvri&#232;re &#187; qui s'av&#232;re &#234;tre un t&#233;moin de J&#233;hovah.v&lt;br class='autobr' /&gt;
Cf Le &#171; Petit livre rouge &#187; que je donne &#224; un jeune immigr&#233; tr&#232;s actif pendant la gr&#232;ve, il m'apporte lui une Bible.&lt;br&gt;
Cf &#171; Je ne veux pas mourir idiot &#187;, la pi&#232;ce de Wolinski que je suis all&#233;e voir &#224; sa sortie en 1969 avec trois ouvriers de l'usine de Bezons (pr&#232;s de Nanterre) o&#249; je distribuais des tracts, et qui racontait la rencontre d'une &#233;tudiante et d'un ouvrier pendant a gr&#232;ve&#8230;une histoire de d&#233;sir et d'amour&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais j'ai peut-&#234;tre &#233;t&#233; aid&#233;e par la lecture de Brecht : garder un point de vue d'&#233;tonnement, fin d'&lt;i&gt;Arturo Ui &lt;/i&gt; (vu d'ailleurs au TNP, Jean Vilar, George Wilson, 1960)&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Apprenez &#224; voir au lieu de regarder b&#234;tement&#8230; &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Pas de savoir &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt;, provoquer, accueillir des questions, ouvrir, pas fermer, importance du d&#233;roulement, pas du d&#233;nouement, comme il le r&#233;p&#232;te.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et comme je l'ai &#233;labor&#233; apr&#232;s, cf mon livre d'essais &lt;i&gt;Les Outils&lt;/i&gt;, pas de savoir &lt;i&gt;sur&lt;/i&gt;, mais &#234;tre et &#233;crire &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt;. Et reconna&#238;tre sa place de sujet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai lu et relu les &lt;i&gt;&#201;crits&lt;/i&gt; de Brecht, et aussi &lt;i&gt;Spartacus&lt;/i&gt;, de Howard Fast, &lt;i&gt;Manhattan transfer&lt;/i&gt;, de Dos Passos, &lt;i&gt;Les petits enfants du si&#232;cle&lt;/i&gt; de Christiane Rochefort (et d'elle, aussi, &lt;i&gt;Le repos du guerrier&lt;/i&gt;)&#8230;Tous ces livres parlaient de r&#233;volte, et du d&#233;sir, explicite ou non, de r&#233;volution&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc bascule, renversement, et la vis&#233;e c'est : &#171; tout &#187;. &lt;i&gt;Le monde et son contraire&lt;/i&gt;.&lt;br&gt;
Chacun d&#233;taille. Mais qu'il /elle d&#233;taille &#224; partir de lui, d'elle : ce qui compte c'est l'exp&#233;rience singuli&#232;re, existentielle, de chacun. Donc rien &#224; voir avec de &#171; l'individualisme &#187;. &lt;br&gt;
L'individualisme : se conformer &#224; une d&#233;finition.&lt;br&gt;
Singularit&#233; : mouvement de la vie, de l'existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lecture : &lt;i&gt;Gaston, l'aventure d'un ouvrier&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;, &#233;crit par un jeune ouvrier Jean-Marie Konczyk, proche du groupe VLR et publi&#233; en octobre 1971 aux &#233;ditions G&#238;t le C&#339;ur, extraits publi&#233;s dans &lt;i&gt;Les Temps Modernes&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; la richesse des ann&#233;es suivantes sur le plan culturel, TOUS les th&#232;mes : &lt;br&gt;
_mise en question de l'&#233;cole&#8230; &lt;br&gt;
_mise en question des rapports hommes/femmes&#8230;&lt;br&gt;
_mouvements pour les droits des homosexuels, Front Homosexuel d'Action R&#233;volutionnaire, FHAR&#8230;&lt;br&gt;
_questionnement sur la folie, importance de l'enseignement de Lacan et des lieux alternatifs (par ailleurs extr&#234;mement diff&#233;rents), comme la clinique de Jean Oury, La Borde, ou de Claude Jeangirard &#224; La Chesnaie, ou le lieu de Maud Mannoni &#224; Bonneuil, ou les lieux de Fernand Deligny dans les C&#233;vennes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politique et le personnel sont li&#233;s, tout se recoupe et il y a des &#171; correspondances &#187; partout. &lt;br&gt;
C'est certainement ce qui a contribu&#233; au caract&#232;re &#171; po&#233;tique &#187; du mouvement, les graffitis sont des condensations po&#233;tiques : &#171; plut&#244;t la vie &#187;, &#171; casse toi objet &#187;, &#171; la beaut&#233; est dans la rue &#187;, &#171; le respect se perd, n'allez pas le rechercher &#187;, &#171; consommez moins, vous vivrez mieux &#187;, etc. Et le plus beau de tous : &#171; Soyez r&#233;alistes, demandez l'impossible &#187;.&lt;br&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lecture : &#171; &lt;i&gt;Elles sont des objets, des marchandises &lt;/i&gt; &#187;&#8230;&lt;/strong&gt;, publi&#233; sans signature dans le journal &lt;i&gt;L'idiot international&lt;/i&gt; en septembre 1970.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Elles sont des objets, des marchandises. Par&#233;es, appr&#234;t&#233;es. Elles subissent, et monnayent.&lt;br&gt;
Elles ont une fonction, elles servent &#224; quelque chose de d&#233;fini, elles sont &#171; faites pour &#187;.&lt;br&gt;
C'est chez elles que l'esprit marchand, l'esprit de concurrence a &#233;t&#233; le plus int&#233;rioris&#233;. Elles se vendent elles-m&#234;mes, &#171; spontan&#233;ment &#187;. (Se parent, se mettent en valeur). &#192; premi&#232;re vue, elles n'ont pas de recul par rapport &#224; leur acheteur, elles cherchent le mec_ elles inventent des artifices (l'ouvrier tra&#238;ne pas mal la savate en allant &#224; l'embauche).&lt;br&gt;
Entre elles, elles assument &#171; spontan&#233;ment &#187; une concurrence acharn&#233;e. Sont mesquines, jalouses, m&#233;chantes. Se mettent en valeur en d&#233;valorisant les autres (elles restent dans le champ de l'offre et de la demande : une marchandise chasse l'autre en se vendant mieux).&lt;br&gt;
Elles sont garces. Jouent de leur charme, les salopes. Se vendent : et si possible au meilleur prix. Elles se r&#233;servent, elles se gardent en r&#233;serve, pour le plus int&#233;ressant. Elles sont racistes, jusque dans la moelle de leur os : racistes contre tous les malchanceux, mal lotis, contre tous les opprim&#233;s, contre tous ceux qui n'ont pas une place, un avenir, qui ne sont pas brillants, arriv&#233;s, &#224; l'aise. Les meilleurs morceaux ce n'est pas pour eux, pour qui ils se prennent.&lt;br&gt;
Elles semblent avoir vraiment int&#233;rioris&#233; les contradictions de leur condition. Elles pleurent, elles d&#233;voient leur r&#233;volte, la retourne sur elles-m&#234;mes, se culpabilisent. Elles font des histoires, des complications, elles sont emmerdantes. Elles rusent, ne sont pas franches. Elles se complaisent dans leur faiblesse.&lt;br&gt;
Elles se laissent faire, elles sont passives. Passives ? C'est plut&#244;t qu'elles se bloquent, sont bloqu&#233;es. Quelle violence elles se sont faite. Elles ne savent pas bien qui elles sont, o&#249; elles en sont. Elles sont un peu folles. Doubles, en tous cas.&lt;br&gt;
Mais quelle est la v&#233;rit&#233; de cette marchandise ? Quel est le besoin qui a fa&#231;onn&#233; cet objet ? (&#8230;) &lt;br&gt;
Un miroir, mais sp&#233;cial : ce qu'il cherche au fond c'est : &#234;tre rassur&#233;&#8230;(&#8230;)&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;
Mai 68 a mis &#224; jour ce que j'appellerai &lt;strong&gt;le scandale de la singularit&#233;&lt;/strong&gt;. Mettant en cause &#171; tout &#187;, chacun pensait &#224; &#171; la vie &#187;, &#224; l'ensemble de sa vie, au d&#233;tail de sa vie, au sens&#8230; Singularit&#233; et critique radicale vont ensemble, chacun se pense par rapport &#224; l'ensemble de la soci&#233;t&#233; et du monde.&lt;br&gt;
&#199;a a &#233;t&#233; &lt;strong&gt;un mouvement de contestation du totalitarisme&lt;/strong&gt; sous-jacent de la soci&#233;t&#233; industrielle de masse, et ce mouvement a oppos&#233; au totalitarisme des formes d'action et de pens&#233;e nouvelles fond&#233;es sur un d&#233;sir de singularit&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
La pente totalitaire, c'est &#171; la cat&#233;gorie, la case et le cas &#187;. Mettre les hommes et les femmes dans des bo&#238;tes. Je vous rappelle la d&#233;finition de Raoul Hilberg, l'auteur de &lt;i&gt;La destruction des Juifs d'Europe&lt;/i&gt; : la destruction a commenc&#233; le jour o&#249; le premier fonctionnaire a ouvert un dossier &#171; non aryen &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cette pente totalitaire est la pente de la soci&#233;t&#233; industrielle de masse, du capitalisme, c'est une menace qui est toujours pr&#233;sente : il n'y a qu'&#224; voir comment tout dans la soci&#233;t&#233; est actuellement soumis &#224; l'&#233;valuation, &#224; la n&#233;cessit&#233; d'&#233;valuer, d&#232;s l'&#233;cole, &#224; l'universit&#233;, au travail, dans le domaine de la sant&#233;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lecture : &#171; Mai 68 et apr&#232;s &#187; in &lt;i&gt;Les Outils&lt;/i&gt;. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'oppos&#233;, chercher &#224; maintenir et d&#233;velopper ce qu'a pu ouvrir Mai 68 c'est essayer de trouver des formes de r&#233;cit qui tiennent compte du r&#233;el, de la singularit&#233;, du d&#233;tail. &lt;br&gt;
Le &lt;strong&gt;r&#233;el&lt;/strong&gt;, pas la r&#233;alit&#233; : le r&#233;el contient le possible, la fiction, c'est l'oppos&#233; du point de vue d&#233;terministe, explicatif, &#171; c'est comme &#231;a et pas autrement &#187;&#8230; Le r&#233;el exc&#232;de les mots, il exc&#232;de &#171; la cat&#233;gorie, la case, le cas &#187;. Il est surd&#233;termin&#233; (pour reprendre un concept freudien&#8230;). &lt;br&gt;
Le &lt;strong&gt;d&#233;tail&lt;/strong&gt; n'est pas l'anecdote. L'anecdote est d&#233;pourvue de sens, voire la trivialisation, nouvel opium du peuple, des talk-show &#224; partir des ann&#233;es 80.... Le d&#233;tail est un condens&#233; de sens. Pas LE sens, mais DU sens. &lt;br&gt;
Et le point de vue c'est &#171; &lt;strong&gt;Depuis maintenant&lt;/strong&gt; &#187;, titre que j'ai donn&#233; &#224; la s&#233;rie, pas la nostalgie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Raconter&lt;/strong&gt; : &lt;br&gt;
_&lt;strong&gt; &lt;i&gt;L'Exc&#232;s-l'usine &#224; la Centrale de Rennes&lt;/i&gt;.&lt;/strong&gt; 1994. La vieille qui empile les rouleaux de scotch et &#224; la fin elle se scotche le visage&#8230;&lt;br&gt;
_&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Depuis maintenant&lt;/i&gt;, &#171; spectacle &#224; installer partout dans la ville &#187;&lt;/strong&gt;, r&#233;sidence des Lucioles au th&#233;&#226;tre TGP &#224; Saint-Denis, 1996, repr&#233;sentations dans le th&#233;&#226;tre, sur les march&#233;s, dans les cours de HLM, les &#233;coles, les lyc&#233;es...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, avoir v&#233;cu les &#233;v&#233;nements a renforc&#233; paradoxalement, et dans l'apr&#232;s-coup, ma confiance dans &lt;strong&gt;la fiction&lt;/strong&gt;, entendue au sens large comme la possibilit&#233; d'un autre monde : la bascule est possible, puisque elle a exist&#233;. J'ai souvent cit&#233; la phrase de Kafka dans son Journal (janvier 1914) : &#171; &#233;crire, c'est sauter hors de la rang&#233;e des assassins&#8230; &#187;, pour valoriser le possible, l'autre monde possible. &lt;br&gt;
Le saut kafka&#239;en et le renversement contestataire ne sont pas sans rapport.&lt; br&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Cf sur mon blog de M&#233;diapart la s&#233;rie, &lt;i&gt;&#192; quoi sert la litt&#233;rature&lt;/i&gt;, &#171; &lt;i&gt;Avec Kafka&lt;/i&gt; &#187;&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part cette bascule avait une valeur d'interpr&#233;tation. Elle mettait &#224; nu, elle faisait appara&#238;tre, ce qui est, le syst&#232;me existant, l'oppression et l'ali&#233;nation. Et elle n'&#233;tait pas sans rapport avec une bascule intime provoqu&#233;e par une &lt;strong&gt;interpr&#233;tation psychanalytique&lt;/strong&gt;, o&#249; les mots ont une efficace mat&#233;rielle. Cf mon roman &lt;i&gt;Le Psychanalyste&lt;/i&gt; o&#249; j'ai voulu mettre en tension la psychanalyse, Kafka, et la banlieue&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Mai 68 tout &#233;tait questionn&#233;, toutes les parties de la soci&#233;t&#233;, tous les mots de la langue, et tout le monde &#233;tait philosophe. C'est la figure de &lt;i&gt;Miss Nobody Knows&lt;/i&gt; dans mon livre qui inaugure la s&#233;rie &lt;i&gt;Depuis maintenant&lt;/i&gt;. Et son oppos&#233;, St&#233;phane, celui qui &#171; sait tout &#187; et qui en meurt&#8230;&lt;br&gt;
Cette figure r&#233;appara&#238;t dans le roman suivant, &lt;i&gt;Les Prostitu&#233;es philosophes&lt;/i&gt;, et aussi dans celui d'apr&#232;s, &lt;i&gt;Le Psychanalyste&lt;/i&gt;. Dans les deux cas, elle fait irruption, on tombe amoureux d'elle, et elle dispara&#238;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Mai 68, dialogue g&#233;n&#233;ral, tout le monde parlait avec tout le monde. Tout le monde parlait avec tout le monde, et tout le monde pouvait tout penser. C'est-&#224;-dire : pas d'explication naturaliste sur l'origine, sociale, psychologique, de la pens&#233;e.&lt;br&gt;
Et comme je l'ai dit (dans &lt;i&gt;Mai 68&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Le chaos peut &#234;tre un chantier&lt;/i&gt;&#8230;), un &lt;strong&gt;vrai dialogue&lt;/strong&gt; suppose &lt;br&gt;
_un d&#233;placement, parler avec qui on n'aurait jamais parl&#233;, avec un inconnu : &#233;tudiants et ouvriers, ouvriers et cadres, hommes et femmes, fran&#231;ais et immigr&#233;s&#8230;&lt;br&gt;
_un autre temps, prendre le temps de se parler &#8230; &lt;br&gt;
_et le d&#233;sir d'instaurer un monde nouveau, qui s'instaure d&#233;j&#224; en fait par ce dialogue...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bascule et renversement : ce qui est normal ne l'est plus. Le questionnement porte en fin de compte sur ce qui est normal, ce qui est fou. L'usine, la chose la plus banale, le socle de toute notre civilisation industrielle de masse, est un lieu de folie. Ne pas c&#233;der l&#224; dessus. &lt;br&gt;
Cf le film &lt;i&gt;La reprise du travail aux Usines Wonder&lt;/i&gt; + &lt;i&gt;Reprise&lt;/i&gt; d'Herv&#233; Le Roux (1996) qui est sorti en salle en m&#234;me temps que &lt;i&gt;Depuis maintenant&lt;/i&gt;&#8230;&lt;br&gt;
&#199;a met tout en perspective. Et d'abord, comme je l'ai dit, le langage. Ce que les mots veulent dire. M&#233;fiance, soup&#231;on, radical.&lt;br&gt;
Cf les propositions que j'ai imagin&#233;es pour les ateliers d'&#233;criture que j'ai pu faire dans les ann&#233;es 80-90 &lt;br&gt;
&lt;strong&gt;lecture : &#171; Questions-questions &#187;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
Ce qui ne change pas&lt;br&gt;
Ce qui ne peut pas changer&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les id&#233;es nouvelles, est-ce qu'il y en a&lt;br&gt;
Les fa&#231;ons d'&#234;tre&lt;br&gt;
Les hommes, les femmes, maintenant, avant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ville, est-ce que je l'aime&lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#233;cole, qu'est-ce que c'est&lt;br class='autobr' /&gt;
Pourquoi on veut grandir&lt;br class='autobr' /&gt;
Pourquoi on ne veut pas grandir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les arbres&lt;br&gt;
La nature, comment on la voit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le malheur, d'o&#249; il vient&lt;br&gt;
Le pire ennemi&lt;br&gt;
Le crime, est-ce qu'on peut le d&#233;finir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les fous, qu'est-ce qu'on en pense&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur quoi on s'appuie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'amiti&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mot travail&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le moment de maintenant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pass&#233;, comment il nous tient&lt;br&gt;
La m&#233;moire, &#224; quoi elle sert&lt;br&gt;
Le pr&#233;sent, est-ce qu'il s'invente&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un livre, qu'est-ce que c'est&lt;br&gt;
Pourquoi on lit&lt;br&gt;
Pourquoi on ne lit pas&lt;br&gt;
O&#249; vont les mots&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi on parle&lt;br&gt;
Pourquoi on ne parle pas&lt;br&gt;
O&#249; s'arr&#234;tent les questions&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Noter qu'en face du mouvement de Mai 68 et de ce qu'il a soulev&#233; comme questionnement, seul s'oppose le vide, le &lt;strong&gt;vide autoritaire&lt;/strong&gt;, le moi c'est moi, l'&#201;tat c'est moi, l'actuel forme du pouvoir. De Gaulle &#224; l'&#233;poque. &lt;br&gt;
Dont la seule arme &#233;tait la peur, et la furie peureuse des propri&#233;taires. &lt;br&gt;
Et la seule pens&#233;e le recours au ressassement, aux clich&#233;s.&lt;br&gt;
D'o&#249; le constat : le &lt;strong&gt;clich&#233;&lt;/strong&gt;, l'id&#233;e re&#231;ue, la &lt;strong&gt;b&#234;tise&lt;/strong&gt; sont une d&#233;fense contre la pens&#233;e, contre le scandale de la singularit&#233;.&lt;br&gt;
Voir mon texte &#171; Renversement &#187;, court essai publi&#233; avec la pi&#232;ce de th&#233;&#226;tre Louise, elle est folle, et aussi les pi&#232;ces &lt;i&gt;Toute ma vie j'ai &#233;t&#233; une femme&lt;/i&gt;, et &lt;i&gt;D&#233;place le ciel&lt;/i&gt;, o&#249; je fais une critique du clich&#233;, de l'id&#233;e re&#231;ue, de la b&#234;tise&#8230;&lt;br&gt;
La b&#234;tise est une tentative de fermer, d'arr&#234;ter la pens&#233;e, et c'est une r&#233;plique du binaire marchand : acheter/pas acheter.&lt;br&gt;
Le clich&#233; : l'id&#233;e re&#231;ue est autoritaire.&lt;br&gt;
&lt;strong&gt; Lecture, deux morceaux de &lt;i&gt;Toute ma vie j'ai &#233;t&#233; une femme&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
moi j'ai vu une pub&lt;br class='autobr' /&gt;
pour l'angoisse&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;comment &#231;a&lt;/i&gt;&lt;br&gt;
&lt;i&gt;une pub pour l'angoisse&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;une pub pour l'angoisse&lt;br&gt;
tout le monde courait&lt;br&gt;
en bleu&lt;br&gt;
en rose&lt;br&gt;
en vert&lt;br&gt;
&#224; la ville&lt;br&gt;
&#224; la campagne&lt;br class='autobr' /&gt;
des jeunes&lt;br class='autobr' /&gt;
des vieux&lt;br&gt;
courez courez&lt;br&gt;
plus vite plus vite&lt;br&gt;
c'&#233;tait une pub&lt;br&gt;
pour des baskets&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;tu m'as dit&lt;/i&gt;&lt;br&gt;
&lt;i&gt;que c'&#233;tait&lt;/i&gt;&lt;br&gt;
&lt;i&gt;pour des baskets&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;pour l'angoisse&lt;br&gt;
comment savoir&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p style=&#034;text-align:center&#034;&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
J'ai un ami, Andr&#233;, comme tout le monde, il a fait beaucoup de sexp&#233;riences. Pardonnez le jeu de mots, c'est le sien. Il a essay&#233; les femmes, mais il se demandait s'il n'aimait pas mieux les hommes. Il a essay&#233; les hommes, mais il n'&#233;tait pas s&#251;r de ne pas pr&#233;f&#233;rer les femmes. Il a cherch&#233; l'amour romantique, l'amour simple, mais c'&#233;tait compliqu&#233;. Il a voulu conna&#238;tre d'autres horizons, l'amour exotique, mais il en est revenu. Il a exp&#233;riment&#233; les clubs et les groupes, les marginaux et les bourgeois, les plaisirs et les douleurs, jamais les enfants, notez bien, il gardait des principes, mais c'&#233;tait tr&#232;s tr&#232;s fatiguant. En m&#234;me temps, il cherche. On ne peut pas dire qu'il ne fait pas d'efforts, il cherche, il se donne quand m&#234;me beaucoup de mal, il veut trouver.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;criture est une recherche, infinie. &lt;br&gt;
Importance des rencontres. Du hasard.&lt;br&gt;
Des dialogues. Tout le monde peut tout penser. Pas de d&#233;terminisme, de psychologie, de sociologie.&lt;br&gt;
Pas de point de vue de Dieu&#8230;. C'est tr&#232;s difficile !&lt;br&gt;
Fin suspendue, ouverte.&lt;br&gt;
Et comme l'a dit Maurice Blanchot, &#171; il est seulement clair que la R&#233;volution n'a jamais lieu une fois pour toutes &#187;&#8230;.&lt;br&gt;
&lt;strong&gt;Lecture : &lt;i&gt;Depuis maintenant&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p style=&#034;text-align:right;font-size:85%&#034;&gt;&lt;i&gt;Photo : NYT, Kamil Zihniogh&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Les outils</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Leslie Kaplan</dc:creator>



		<description>
                On pense avec des livres, des films, des tableaux, des musiques, on pense ce qui vous arrive, ce qui se passe, l'Histoire et son histoire, le monde et la vie, et cet avec signe une forme particuli&#232;re de pens&#233;e qui tient compte de la rencontre, d'une rencontre entre un sujet et une &#339;uvre, &#224; un moment donn&#233; de la (&#8230;)
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&lt;a href="https://lesliekaplan.net/le-detail-le-saut-et-le-lien/" rel="directory"&gt;le d&#233;tail, le saut et le lien&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;On pense avec des livres, des films, des tableaux, des musiques, on pense ce qui vous arrive, ce qui se passe, l'Histoire et son histoire, le monde et la vie, &lt;br/&gt;
et cet avec signe une forme particuli&#232;re de pens&#233;e qui tient compte de la rencontre, d'une rencontre entre un sujet et une &#339;uvre, &#224; un moment donn&#233; de la vie de ce sujet et de cette oeuvre&lt;br/&gt;
c'est en ce sens, avec, qu'il est dans ce livre question d'outils&lt;br/&gt;
d'outils pour penser&lt;br/&gt;
penser avec Dosto&#239;evski, avec Faulkner, avec Kafka, avec Robert Antelme, avec Maurice Blanchot, avec Cassavetes, Rivette, Bunuel, Jean-Luc Godard...&lt;br/&gt;
penser &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt; une oeuvre : avec un objet fini et infini, fabriqu&#233; par un homme ou des hommes, et qui, mis en circulation, va &#224; la rencontre d'autres hommes, et pourra, ou non, effectivement en rencontrer certains&lt;br/&gt;
cet &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt; est int&#233;ressant &#224; la fois pour les &#339;uvres et pour ce qui est pens&#233; gr&#226;ce &#224; elles&lt;br/&gt;
autre fa&#231;on de voir l'oeuvre, autre fa&#231;on de voir la vie&lt;br/&gt;
autre : ce ne sont pas, les oeuvres, des produits qui seront accumul&#233;s, dans des armoires ou des placards ou ailleurs, des signes de richesse ou des restes prot&#233;g&#233;s, v&#233;n&#233;r&#233;s&lt;br/&gt;
ce ne sont pas non plus, ces oeuvres, des supports pour des opinions, des anecdotes, moi je pense que, moi &#224; mon avis, moi moi moi&lt;br/&gt;
une oeuvre est un objet particulier tout &#224; fait particulier ouvert &#224; l'autre, adress&#233;&lt;br/&gt;
qui porte du sens, pas le sens mais &lt;i&gt;du&lt;/i&gt; sens&lt;br/&gt;
qui &#233;tablit des rapports entre les choses, les moments, les &#234;tres,&lt;br/&gt;
des rapports entre ce que l'on pensait auparavant sans rapport&lt;br/&gt;
rapports nouveaux, &#233;tonnement, surprise,&lt;br/&gt;
qui peuvent pour cela provoquer des r&#233;sistances&lt;br/&gt;
on peut d&#233;tester la surprise, d&#233;tester &#234;tre surpris, &lt;br/&gt;
mais ces rapports sont des ponts, par o&#249; l'on peut passer&lt;br/&gt;
par o&#249; l'on peut sauter&lt;br/&gt;
liaisons, associations, croisements, recoupements, rapports&lt;br/&gt;
et le fait qu'il s'agisse de rencontre signifie qu'une oeuvre n'a bien s&#251;r pas &#233;t&#233; faite pour quoi que ce soit&lt;br/&gt;
pas plus qu'un &#234;tre humain n'a jamais &#233;t&#233; fait pour (la gloire de sa m&#232;re, ou de son pays, ou de Dieu)&lt;br/&gt;
mais une oeuvre interpr&#232;te la vie, elle peut le faire&lt;br/&gt;
l'art n'est pas en dehors du monde&lt;br/&gt;
l'ailleurs vis&#233; par l'art est de ce monde&lt;br/&gt;
dans la vie, en prise, en conflit, avec la vie&lt;br/&gt;
&#8220;la vie vivante&#8221; (Dosto&#239;evski)&lt;br/&gt;
et la culture est une des dimensions qui fait lien entre les hommes, y compris en excluant. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai rencontr&#233; il n'y a pas longtemps une jeune femme &#233;tonnante avec qui j'ai sympathis&#233;&lt;br/&gt;
elle m'a beaucoup parl&#233; d'elle, pour diverses raisons mais sans doute d'abord parce qu'elle voyait en moi &#8220;l'&#233;crivain&#8221;&lt;br/&gt;
elle : peu d'&#233;tudes, peu de culture, tr&#232;s tr&#232;s peu&lt;br/&gt;
elle n'avait jamais &#233;t&#233; dans une maison &#8220;o&#249; il y avait de l'art&#8221; (il y avait en effet des tableaux au mur)&lt;br/&gt;
plus tard elle m'a dit qu'enfant, elle avait sept ans, elle avait vu sa m&#232;re tuer son p&#232;re&lt;br/&gt;
et &#224; ce moment l&#224;, elle a ajout&#233;, j'ai vu que ma m&#232;re &#233;tait morte&lt;br/&gt;
cette phrase extraordinaire, exceptionnelle, (&#8220;l'art c'est l'exception&#8221;, dit Jean-Luc Godard) &#8220;j'ai vu qu'elle &#233;tait morte&#8221;, elle ne l'avait ni entendue ni lue, elle l'avait trouv&#233;e, seule et petite, et de toute &#233;vidence elle allait passer sa vie &#224; la penser&lt;br/&gt;
depuis elle en a fait quelque chose, elle sauve les gens du feu, elle est devenue sapeur-pompier&lt;br/&gt;
la culture ce serait ce qui lui donnerait les moyens, les outils, pour penser toute cette phrase, l'accueillir toute, la vivre, la d&#233;velopper, la mettre en rapport avec des oeuvres et des hommes qui sont en rapport : toutes les oeuvres, tous les hommes, les outils pour faire partager &#224; son tour aux autres l'objet de cette question-l&#224;. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Ecrire d&#233;place le ciel</title>
		<link>https://lesliekaplan.net/le-detail-le-saut-et-le-lien/article/ecrire-deplace-le-ciel</link>
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		<dc:date>2014-01-20T15:34:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Leslie Kaplan</dc:creator>



		<description>
                Tout d'abord je voudrai remercier Edith Kurzweill qui m'a invit&#233;e &#224; cette conf&#233;rence annuelle William Philips, et qui m'a ainsi donn&#233; l'occasion de venir &#224; la prestigieuse New School. Mon p&#232;re Harold Kaplan &#233;tait un grand ami de William Philips, qui a publi&#233; dans Partisan Review sa premi&#232;re nouvelle, en 1938, The (&#8230;)
-
&lt;a href="https://lesliekaplan.net/le-detail-le-saut-et-le-lien/" rel="directory"&gt;le d&#233;tail, le saut et le lien&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tout d'abord je voudrai remercier Edith Kurzweill qui m'a invit&#233;e &#224; cette conf&#233;rence annuelle William Philips, et qui m'a ainsi donn&#233; l'occasion de venir &#224; la prestigieuse New School.&lt;br/&gt;
Mon p&#232;re Harold Kaplan &#233;tait un grand ami de William Philips, qui a publi&#233; dans Partisan Review sa premi&#232;re nouvelle, en 1938, &lt;i&gt;The Mohamedhans&lt;/i&gt;, et par la suite ses Paris Letters, et bien d'autres textes, et j'ai l'impression que j'ai toujours entendu parler de Partisan Review et de William Philips &#224; la maison. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis n&#233;e &#224; Brooklyn, en 1943, mais j'ai &#233;t&#233; &#233;lev&#233;e &#224; Paris. Mon p&#232;re faisait des &#233;tudes de lettres fran&#231;aises &#224; l'Universit&#233; de Chicago o&#249; il avait obtenu une bourse. Il s'&#233;tait engag&#233; d&#232;s 1942, avait travaill&#233; &#224; la radio, &#224; La voix de l'Am&#233;rique avec Andr&#233; Breton et Pierre Lazareff, et avait &#233;t&#233; envoy&#233; &#224; Alger, o&#249; il se trouvait quand je suis n&#233;e. Ensuite &#224; la Lib&#233;ration il avait voulu rester en France. Il a fait venir ma m&#232;re et moi, j'avais deux ans, et il a travaill&#233; &#224; l'ambassade am&#233;ricaine &#224; Paris pendant douze ans. J'ai fait toutes mes &#233;tudes secondaires et universitaires en France, o&#249; je suis rest&#233;e m&#234;me apr&#232;s que mes parents soient partis vers d'autres missions. Et donc j'&#233;cris en fran&#231;ais, je suis un &#233;crivain fran&#231;ais, d'origine am&#233;ricaine, m&#234;me si j'ai toujours pens&#233;, sans savoir tr&#232;s bien ce que cela voulait dire, que sous mon fran&#231;ais il y avait de l'anglais&#8230;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon int&#233;r&#234;t pour le langage est sans doute venu en partie de mon milieu d'origine, mes deux parents &#233;taient des Am&#233;ricains de la deuxi&#232;me g&#233;n&#233;ration, dont les parents, juifs, avaient fui l'empire tsariste. Le trajet de mes grands parents paternels et maternels, je l'ai retrouv&#233;e d&#233;crit dans un livre que j'ai lu &#224; l'&#226;ge adulte et qui a beaucoup compt&#233; pour moi, &lt;i&gt;World of our fathers&lt;/i&gt;, de Irving Howe. Et j'ai aussi d&#233;couvert que mon arri&#232;re grand oncle, Jacob Denison, &#233;tait un &#233;crivain en langue yiddish et a fond&#233; un orphelinat &#224; Varsovie apr&#232;s la Premi&#232;re guerre mondiale. Il est enterr&#233; avec ses deux amis Ans-ki et Jacob Peretz, dans le cimeti&#232;re juif de Varsovie, miraculeusement pr&#233;serv&#233;. Il y a deux ans, quand pour la premi&#232;re fois je suis all&#233;e en Pologne en accompagnant une de mes pi&#232;ces de th&#233;&#226;tre qui y &#233;tait jou&#233;e, j'ai lu des vers tir&#233;s du Dibbouk sur sa tombe.&lt;br/&gt;
Mes deux parents &#233;taient des amoureux de la litt&#233;rature et des id&#233;es, et la maison &#233;tait pleine de livres, aussi bien de litt&#233;rature que de r&#233;flexion politique. Pendant mon enfance mon p&#232;re &#233;tait attach&#233; culturel, et il a eu un r&#244;le de passeur entre les deux cultures am&#233;ricaine et fran&#231;aise.&lt;br/&gt;
Mais a jou&#233; aussi le fait de mon bilinguisme, &#234;tre une petite Am&#233;ricaine &#224; Paris, et avoir deux langues, l'une parl&#233;e &#224; la maison, l'autre &#224; l'&#233;cole. Et il y avait aussi une langue perdue, puisque ma m&#232;re parlait yiddish avec sa m&#232;re que nous retrouvions l'&#233;t&#233;, dans le New Jersey, quand la famille profitait du &#171; home leave &#187;.&lt;br/&gt;
Donc le rapport entre les mots et les choses, la nomination, n'allait pas de soi, &#233;tait questionn&#233;e. J'avais vraiment deux langues, l'arbitraire du langage et le jeu avec les mots pouvait m'appara&#238;tre d'autant plus.&lt;br/&gt;
J'ai racont&#233; cela dans une autobiographie fragmentaire, &lt;i&gt;Mon Am&#233;rique commence en Pologne&lt;/i&gt;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Etranget&#233; du langage, des mots, du sens. Mais &#233;crire m'a toujours paru la chose &#224; faire. Aller de soi.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, les ann&#233;es 60 : le mouvement de ces ann&#233;es l&#224;. J'ai &#233;tudi&#233; la philosophie et l'histoire, avec passion, et particip&#233; au mouvement &#233;tudiant, &#224; la lutte contre la guerre d'Alg&#233;rie, &#224; la lutte contre la guerre du Vietnam, et ensuite, influenc&#233;e par l'id&#233;e de la R&#233;volution Culturelle chinoise, dont je ne connaissais rien en r&#233;alit&#233; mais qui m'enthousiasmait &#224; cause de la notion d'une alliance entre les travailleurs intellectuels et les travailleurs manuels, j'ai particip&#233; &#224; ce qui s'appelait le mouvement d' &#171; &#233;tablissement &#187;, et je suis all&#233;e travailler &#224; l'usine, en janvier 68. J'ai v&#233;cu les &#233;v&#233;nements de Mai 68 &#224; l'int&#233;rieur d'une usine occup&#233;e, et j'ai continu&#233; &#224; travailler en usine environ deux ans.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exp&#233;rience &#224; l'usine a &#233;t&#233; une exp&#233;rience radicale. Elle a donn&#233; la mati&#232;re de mon premier livre, &lt;i&gt;L'exc&#232;s-l'usine&lt;/i&gt;. Et elle a questionn&#233; comment &#233;crire. Je ne voulais pas &#233;crire comme Zola, je voulais que l'usine, apparaisse comme &#233;tonnante, &#224; la fois banale et surprenante, choquante. &lt;br/&gt;
Cette exp&#233;rience a mis tout en perspective, et d'abord (quoiqu'&#224; mon insu) le langage, la chose la plus commune, ce que les hommes et les femmes ont, en premier lieu, en commun. Je veux dire que TOUT pouvait, devait, se penser autrement, les mots pour dire les choses les plus ordinaires semblaient &#224; c&#244;t&#233;. On travaille, vraiment ? On mange, vraiment ? On vit, vraiment ? Pour dire il fallait, c'&#233;tait une n&#233;cessit&#233;, inventer.&lt;br/&gt;
On peut faire un discours, mais &#231;a ne rend compte de rien_ sauf de la capacit&#233; &#224; faire un discours. &lt;br/&gt; Quand j'ai voulu &#233;crire cette exp&#233;rience je cherchais &#224; rendre compte de la sensation : &#224; la fois le dehors, et ce qu'on avait dans la t&#234;te, &#224; l'oppos&#233; du naturalisme, du d&#233;terminisme, o&#249; les choses, et les &#234;tres, sont soi-disant &#224; leur place, correspondent &#224; leur d&#233;finition. C'est seulement dans l'apr&#232;s coup que j'ai per&#231;u combien &#171; l'usine &#187;, et le monde &#171; sous le ciel de l'usine &#187;, remettait tout en cause, contaminait tout, et, comment ne pas le reconna&#238;tre, pouvait vider l'exp&#233;rience, en faire quelque chose de vide. On &#244;tait m&#234;me leur exp&#233;rience aux hommes. Prenons le mot cadence, j'y pense &#224; cause d'un article lu r&#233;cemment sur le travail dans les usines en Chine. Qu'est ce que &#231;a veut dire : il faut suivre la cadence. Suivre la cadence ne dit rien ou presque. Devenir la cadence serait peut-&#234;tre plus juste. On peut aussi parler des cadences infernales. A bas les cadences infernales, mot d'ordre de mai 68. Cette question : l'ali&#233;nation de l'exp&#233;rience, comment l'exp&#233;rience r&#233;elle est rendue irr&#233;elle, comment le langage devient faux, mensonger, cette question appartient &#224; tout le monde, et c'est pourquoi une vision naturaliste, o&#249; la parole est ramen&#233;e &#224; une origine sociale, psychologique etc., ne m'a jamais convenu. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette question se poursuit pour moi jusqu'aujourd'hui, sous diff&#233;rentes formes bien s&#251;r, roman, th&#233;&#226;tre, po&#233;sie, essai. Mais la question de &#171; l'usine &#187; me para&#238;t toujours li&#233;e &#224; la fois &#224; une recherche sur le langage, et &#224; une recherche sur la folie.&lt;br/&gt;
Est-ce qu'on parle, pense, &#233;crit, comme &#224; l'usine ou autrement ? Est-ce qu'une phrase est ouverte ou ferm&#233;e ? Est ce que nous habitons le langage en consommateur ali&#233;n&#233; ou en homme/femme libre ? Est-ce que nous parlons entre nous comme &#224; l'usine ? Est-ce que nous encha&#238;nons nos phrases sans penser comme en faisant des pi&#232;ces fabriqu&#233;es ? Est-ce que nous fabriquons des phrases comme des produits du march&#233; ? Est-ce nous parlons &#224; quelqu'un ou &#224; personne ? Est-ce que nous voulons assommer l'autre avec des phrases ? Est-ce que nous voulons avoir le dernier mot ? Est-ce que nous sommes pr&#233;sents ou absents &#224; nous m&#234;mes ?&lt;br/&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et quand on parle de &#171; folie &#187;, de quoi parle&#8211;t-on ? Un lieu, une situation, un comportement &#171; fous &#187; ? Est-ce que c'est la langue qui est folle, devenue folle ? Comment, par quelles formes, r&#233;sister &#224; la trivialisation, au r&#232;gne de l'anecdote, au clich&#233; vide et agressif ? &lt;br/&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part l'exp&#233;rience que j'ai pu faire de la psychanalyse a &#233;t&#233; aussi d&#233;cisive. La passion pour l'inconscient ne m'a jamais quitt&#233;e, et j'ai toujours essay&#233; de trouver des formes d'&#233;criture qui tiennent compte de l'inconscient. J'ai &#233;crit un roman, &lt;i&gt;Le Psychanalyste&lt;/i&gt;, et j'ai essay&#233; d'&#233;laborer les rapports entre psychanalyse et litt&#233;rature pour moi. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La psychanalyse et la litt&#233;rature sont bien s&#251;r deux pratiques du langage, deux pratiques qui tiennent compte des mots, qui les prennent au s&#233;rieux et les explorent dans tous les sens. La psychanalyse s'est distingu&#233;e de la psychiatrie par la d&#233;couverte freudienne de l'inconscient et par la m&#233;thode de l'association libre que Freud a invent&#233;e : pas d'explication a priori &#224; partir d'un savoir sur le patient, mais une &#233;coute disponible, &#171; flottante &#187; dit Freud, o&#249; &#233;merge la surprise, l'inattendu, l'inconscient justement. De m&#234;me la litt&#233;rature ne se fait pas avec des g&#233;n&#233;ralit&#233;s, des explications, des proclamations d'intentions, mais avec des d&#233;tails surprenants, qui peuvent sembler insignifiants mais qui questionnent les fa&#231;ons de penser habituelles et routini&#232;res, les discours tout faits, toutes les formes de b&#234;tise, d' &#171; id&#233;es re&#231;ues &#187; (Flaubert), toutes les &#171; paroles gel&#233;es &#187; (Rabelais).&lt;br/&gt;
Pour un &#233;crivain comme pour un psychanalyste, le langage est vivant, il est toujours adress&#233;, m&#234;me &#171; &#224; personne &#187;, et polys&#233;mique.&lt;br/&gt;
En tant qu'&#233;crivain, c'est le r&#233;el qui m'int&#233;resse, ce qui fait irruption, qui pose la question, Et alors, quoi ? Comme je l'ai dit, j'essaie de me placer en dehors d'un naturalisme, d'un d&#233;terminisme. Le personnage n'est pas un &#171; cas &#187;. Dans &lt;i&gt;Le psychanalyste&lt;/i&gt; les patients sont des &#171; h&#233;ros &#187; : h&#233;ros de la pens&#233;e, qui affrontent le conflit entre leur d&#233;sir de v&#233;rit&#233; et leur passion pour l'ignorance (Lacan), comme &#338;dipe, et comme tout le monde. Le psychanalyste n'est pas celui qui sait tout, mais un homme ou une femme qui cherche, avec le patient. Et dans le livre, il y a le psychanalyste Simon Scop et ses patients, mais il y a aussi, c'est le deuxi&#232;me personnage principal, Eva, qui vient de la banlieue, qui lit et qui interpr&#232;te sa vie avec Kafka.&lt;br/&gt;
Pour moi la psychanalyse et la litt&#233;rature partagent une vision d&#233;mocratique, pas technocratique, en dehors de tout dogmatisme, et en ce sens je suis bien d'accord avec Nabokov, qui se moquait de la psychanalyse, quand il dit ne pas voir l'int&#233;r&#234;t d' &#171; une pratique qui consiste &#224; appliquer plusieurs fois par semaine des mythes grecs sur les parties g&#233;nitales d'un certain nombre de personnes &#187;&#8230;Et la litt&#233;rature ne se fait pas avec des bons sentiments ou de bonnes intentions. Mais la psychanalyse et la litt&#233;rature, par l'attention pr&#234;t&#233;e aux mots, visent, chacune &#224; leur fa&#231;on, une d&#233;sali&#233;nation, c'est-&#224;-dire, plus d'ouverture, plus de disponibilit&#233; au monde, aux rencontres, au hasard, comme le dit Freud. Ce sont deux pratiques de l'&#233;tonnement.&lt;br/&gt; La psychanalyse et la litt&#233;rature ont en commun le refus de la cat&#233;gorie, de la case et du cas.&lt;br/&gt;
Prendre les mots au s&#233;rieux, tous les mots et les mots de tout le monde, c'est affirmer et maintenir que le langage est le premier lien social, c'est &#234;tre attentif aux d&#233;rives totalitaires toujours possibles, bureaucratie, situations d'abandon, de &#171; d&#233;solation &#187; (Arendt). &lt;br/&gt;
Mais c'est aussi pr&#234;ter attention au &#171; d&#233;ballage &#187; d'un individualisme creux, &#224; la trivialisation, au r&#232;gne (t&#233;l&#233;visuel) de l'anecdote : &#224; la diff&#233;rence du d&#233;tail qui est une condensation, un &#233;clat de r&#233;el et qui indique un sens, pas le sens, mais du sens, l'anecdote promeut une parole vide, vise une strat&#233;gie d'occupation pour rien, occuper pour occuper. En ce sens, la psychanalyse et la litt&#233;rature tiennent compte du sujet mais sont chacune &#224; leur fa&#231;on &#224; l'oppos&#233; d'un individualisme qui brandit une parole creuse.&lt;br/&gt;
Et chacune &#224; leur fa&#231;on elles rel&#232;vent de l'art : &#233;veil, travail de pens&#233;e, et pratique du &#171; un par un &#187; : une psychanalyse est une rencontre, et c'est toujours un sujet particulier, &#224; un moment donn&#233; de sa vie, qui rencontre une &#339;uvre. Deux pratiques de l'exception, pas de la r&#232;gle (Jean-Luc Godard). Deux pratiques de la singularit&#233;, qui reconnaissent que l'angoisse_ loin d'&#234;tre un mal qu'il faudrait &#233;radiquer, r&#234;ve d'une pilule qui supprimerait soi-disant la souffrance psychique_ est au contraire constitutive de l'humain, &#171; la part divine de l'homme &#187; (Heitor de Macedo). Deux pratiques qui cherchent, comme dit Rilke, &#224; &#171; faire des choses avec l'angoisse &#187;.&lt;br/&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors en un sens, au d&#233;part de mon d&#233;sir d'&#233;crire il y a donc eu quelque chose qui questionnait le &#171; normal &#187; ce qui est donn&#233; comme normal, et banal, et qui se r&#233;v&#232;le &#234;tre pas du tout normal, mais au contraire, &#171; fou &#187;.&lt;br/&gt;
Cette double interrogation, sur le langage et sur la folie, continue &#224; me pousser en avant, &#224; &#233;crire.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cemment je relisais pour la ni&#232;me fois la confession de Stavroguine dans &lt;i&gt;Les D&#233;mons&lt;/i&gt;, et j'ai remarqu&#233; un d&#233;tail que je n'avais jamais vu. C'est au d&#233;but du chapitre, Nicolas Stavroguine arrive au monast&#232;re et demande &#224; voir le starets ( ?) avec qui il a rendez-vous. Un moine le conduit, &#224; travers des couloirs et des couloirs, et ce moine tr&#232;s impressionn&#233;, intimid&#233;, par Stavroguine, prince ( ?)(&#8230;), fils de (&#8230;), etc, bavarde sans arr&#234;t, pose &#224; Stavroguine question sur question, etc. Stavroguine reste silencieux, plong&#233; dans ses pens&#233;es, ou peut-&#234;tre irrit&#233; par les questions. Alors, &#233;crit Dosto&#239;evski, le moine, &#171; n'obtenant aucune r&#233;ponse, se faisait de plus en plus respectueux &#187;. L&#224;, moi, lisant, je me suis arr&#234;t&#233;e. &#171; N'obtenant aucune r&#233;ponse, il se faisait de plus en plus respectueux &#187;. En une ligne, ramass&#233;e, Dosto&#239;evski nous donne l'obs&#233;quiosit&#233; du moine, l'indiff&#233;rence m&#233;prisante de Stavroguine, et le rapport entre les deux, le lien, la dynamique de ce rapport : le respect servile _ la servitude volontaire comme dit La Bo&#235;tie_ engendr&#233;e par l'absence de r&#233;ponse, le silence. &lt;br/&gt;
Pourquoi je vous raconte ce d&#233;tail ? Ce d&#233;tail minuscule dans toute l'histoire des &lt;i&gt;D&#233;mons &lt;/i&gt; ? Eh bien justement parce que c'est un d&#233;tail, une miette, un &#233;clat de r&#233;el, que je n'avais pas vu auparavant, ce qui peut &#234;tre le propre d'un d&#233;tail, mais qui, une fois vu, se r&#233;v&#232;le &#233;vident, se montre &#233;norme dans ses implications. On voit les m&#233;canismes d'autorit&#233; se mettre en place, fonctionner, on voit le Sur moi &#171; obsc&#232;ne et f&#233;roce &#187; comme dit Lacan, on voit Big Brother.&lt;br/&gt;
Le d&#233;tail est une condensation du r&#233;el, c'est la mati&#232;re m&#234;me de la litt&#233;rature. Je pense que c'est ce qu'on apprend en lisant Dosto&#239;evski (et bien s&#251;r beaucoup d'autres).&lt;br/&gt;
No ideas but in things &#8230; comme disait William Carlos Williams.&lt;br/&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si je vous parle de Dosto&#239;evski, d'un auteur qui m'a form&#233;e, c'est aussi parce qu'en le lisant, quoique je ne me sois pas formul&#233; cela tout de suite, on est en pr&#233;sence de personnages qui parlent sans arr&#234;t. La litt&#233;rature est une mise en sc&#232;ne de la pens&#233;e, la recherche d'un point de vue sur le monde. Et chez Dosto&#239;evski, cela passe par la parole, le dialogue et le monologue. &lt;br class='autobr' /&gt;
A l'int&#233;rieur de la narration dosto&#239;evskienne il y a une mise en sc&#232;ne, une th&#233;&#226;tralisation de la parole. Et cela met en &#233;vidence l'importance du langage et de la parole, les dangers d'une parole s&#233;ductrice ou meurtri&#232;re, la possibilit&#233; d'une parole vide. Tout cela est toujours pr&#233;sent dans les romans de Dosto&#239;evski. La question : qu'est-ce que les mots ? est toujours l&#224;, &#224; l'&#339;uvre, c'est elle qui travaille le texte, le lecteur, le spectateur.&lt;br/&gt;
Comme il est dit dans &lt;i&gt;Hamlet&lt;/i&gt; :&lt;br/&gt;
_What are you reading my Lord ?&lt;br/&gt;
_Words, words, words.&lt;br/&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cet &#233;gard, les &lt;i&gt;Notes du Sous-sol&lt;/i&gt; est un texte exemplaire. Le narrateur d&#233;veloppe un long monologue o&#249; il ressasse sa haine et son d&#233;sespoir. &#171; Je suis un homme malade&#8230; je suis un homme m&#233;chant&#8230; je ne sais m&#234;me pas de quoi au juste je suis malade&#8230; &#187;. Il ne s'en sort pas. Et cette premi&#232;re partie du texte, effrayante, est &#233;clair&#233;e par la deuxi&#232;me non moins effrayante o&#249; le narrateur raconte un &#233;v&#233;nement ant&#233;rieur : il a commis un meurtre, il a renvoy&#233; une tr&#232;s jeune femme, une enfant, au bordel. La premi&#232;re partie s'&#233;claire alors : il a commis l'irr&#233;parable, sa vie ne s'ancre plus dans un rapport &#224; l'autre et il subit lui-m&#234;me la mal&#233;diction du vide, de l'absence de sens, de l'absurde.&lt;br class='autobr' /&gt;
Comme vous le savez bien s&#251;r, Dosto&#239;evski a affront&#233; la question de la modernit&#233;, et de l'angoisse qui va avec, la question du &#171; Si Dieu n'existe pas, tout est permis &#187;. Mais justement, cette question il l'a probl&#233;matis&#233;e, en refusant une solution cynique. Est-ce parce qu'il croyait, lui, en Dieu ? Je dirai : parce qu'il croyait dans le fait humain de la parole, du langage, de la n&#233;cessit&#233; de reconna&#238;tre l'autre qui parle, avec qui on parle. Tout en suivant les tours et les d&#233;tours de comment on peut chercher &#224; nier ce fait, &#224; &#233;viter la reconnaissance de l'autre, &#224; le nier, le tuer, et d'abord, justement, paradoxalement, avec des mots.&lt;br/&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est-ce que les mots, qu'est-ce que le langage et la parole, qu'est ce qui fonde une parole vraie, une parole qui ne tombe pas dans le vide : cette question de date pas de la modernit&#233;, Esope disait d&#233;j&#224; que la langue est la meilleure et la pire des choses.&lt;br/&gt;
Mais elle est rendue sans doute plus aigue par la marchandisation du monde depuis le 19 &#232;me si&#232;cle. Je vous rappellerai bien s&#251;r Mallarm&#233;, qui concevait la litt&#233;rature comme une fa&#231;on de rendre leur sens aux &#171; mots de la tribu &#187;, d'emp&#234;cher les mots de devenir &#171; des pi&#232;ces de monnaie us&#233;es que l'on se repasse en silence &#187;&#8230;&lt;br/&gt;
Certainement notre &#233;poque porte cette question au plus haut point, en vidant les mots de leur sens et en promouvant ce que j'ai appel&#233; une &#171; civilisation du clich&#233; &#187;, o&#249; les mots deviennent des slogans publicitaires et servent &#224; vendre n'importe quoi. &lt;br/&gt;
Les clich&#233;s, les certitudes ferm&#233;es, les &#171; id&#233;es re&#231;ues &#187; ont toujours exist&#233; bien s&#251;r. Flaubert en a m&#234;me fait un &lt;i&gt;Dictionnaire&lt;/i&gt; comique, o&#249; tout mot, n'importe quel mot, peut devenir un clich&#233;.&lt;br/&gt;
Flaubert commence par Ab&#233;lard, Abricot, Absalon, Acad&#233;mie&#8230; &lt;br/&gt;
Sous leur apparente bonhomie bourgeoise, et leur vide tranquille, ces &#171; id&#233;es re&#231;ues &#187; traduisent des fa&#231;ons de matraquer l'autre par des affirmations p&#233;remptoires, donn&#233;es comme des &#233;vidences soi-disant neutres, en fait tr&#232;s agressives. &lt;br/&gt;
Mais l'&#233;poque actuelle pousse cela tr&#232;s loin. &lt;br/&gt;
La soci&#233;t&#233; est toujours menac&#233;e par l'appauvrissement du langage, par la simplification, par tout ce qui est convention, code, par des fa&#231;ons de penser consensuelles. &lt;br/&gt;
Sous des apparences &#171; soft &#187;, c'est une dictature de comment il faut penser, c'est une fa&#231;on d'imposer des interdits de penser autrement.&lt;br/&gt; Penser avec des id&#233;es re&#231;ues, avec des &#171; clich&#233;s &#187; est une fa&#231;on de se d&#233;barrasser de l'angoisse inh&#233;rente &#224; la condition humaine, inh&#233;rente au langage : qui est le lieu de conflits, qui est fait de certitude et d'incertitude&#8230; et affronter l'incertitude, assumer l'infini des mots, assumer l'inqui&#233;tude, est toujours plus difficile que d'avoir des certitudes ferm&#233;es.&lt;br/&gt;
Le monde dans lequel nous vivons fait souvent comme si le langage &#233;tait un moyen simple, neutre, fait pour la communication. On efface l'&#233;cart entre le sujet qui parle, qui &#233;nonce, et ce qu'il dit, l'&#233;nonciation, on efface la polys&#233;mie et l'adresse qui sont le propre de la parole. On met en avant une fausse id&#233;e d'une communication pure et simple, qui passe ou pas, probl&#232;me purement technique.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est une vision publicitaire du langage, un monde lisse de morts-vivants, de zombies.&lt;br/&gt;
Les mots deviennent des produits, des slogans, emball&#233;s, sous cellophane.&lt;br class='autobr' /&gt;
D&#233;gradation de la parole dans l'espace publique, poids dans la culture &#224; la fois de la publicit&#233; et de la t&#233;l&#233;vision, &#171; march&#233; de l'individu et disparition de l'exp&#233;rience &#187; comme l'a &#233;crit Serge Daney. R&#232;gne des talk shows, des reality shows, du &#171; direct &#187;, narcissisme, nombrilisme, d&#233;voilement des petits secrets sans int&#233;r&#234;t, anecdotes, trivialit&#233;s pr&#233;sent&#233;es comme une culture.&lt;br/&gt;
Le langage publicitaire, un syst&#232;me auto r&#233;f&#233;rent, la pub fait la pub pour la pub, pour un monde beau, bon, vrai, v&#233;ritable, sinc&#232;re et authentique, et propre, un monde fabriqu&#233; d'un coup, hors espace temps ;&lt;br/&gt;
R&#232;gne de l'&#171; illimit&#233; sans engagement aucun &#187; comme il est dit pour un abonnement &#224; une marque de t&#233;l&#233;phone portable, toute puissance vide.&lt;br/&gt;
Pour la pub, il n'y a que deux options : ou bien on a le produit, l'objet, ou bien on l'a pas, le monde est binaire, il se divise en deux&#8230; le reste du monde &#233;gale z&#233;ro, agressivit&#233; latente mais totale de la pub, &#233;limination de l'autre et des autres.&lt;br/&gt;
D'o&#249; l'urgence &#224; s'interroger sur le langage, sur la parole dans l'espace public, sur comment la parole est trait&#233;e.&lt;br/&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vous citerai William Carlos William, dans la pr&#233;face de &lt;i&gt;Howl &lt;/i&gt; by Allen Ginsberg :&lt;br/&gt;
Every man is defeated, a man if he be a man is not defeated.&lt;br/&gt; Chaque homme est vaincu, mais un homme s'il est un homme n'est pas vaincu.&lt;br/&gt;
Mais : qui est cet homme qui n'est pas vaincu.&lt;br/&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon h&#233;ros : Kafka, &#171; &#233;crire, c'est sauter en dehors de la rang&#233;e des assassins &#187;. (Journal, 1922)&lt;br/&gt;
Exemple de ce saut prodigieux : &#171; Un matin au sortir d'un r&#234;ve agit&#233; Gr&#233;goire Samsa se trouva transform&#233; en une &#233;norme vermine &#187;.&lt;br/&gt;
C'est un saut, un saut dans la fiction, que l'on appr&#233;cie d'autant plus peut-&#234;tre si on se rappelle que le p&#232;re de Kafka, voir la &#171; lettre au p&#232;re &#187; avait insult&#233; un grand ami de son fils, l'acteur de th&#233;&#226;tre yiddish L&#246;wy en le traitant pr&#233;cis&#233;ment de vermine. Kafka prend cette insulte, ce mot, et avec son g&#233;nie particulier le transforme, en fait un insecte r&#233;el, que le lecteur consid&#232;re avec effroi et, bien s&#251;r, plaisir.&lt;br/&gt;
Cette phrase de Kafka m'a toujours parue la d&#233;finition m&#234;me de ce que c'est, &#233;crire, et plus sp&#233;cialement, &#233;crire de la fiction.&lt;br/&gt;
&#171; Sauter en dehors de la rang&#233;e des assassins &#187; : les assassins, contrairement &#224; ce qu'on pourrait croire, sont ceux qui restent dans le rang, qui suivent le cours habituel du monde, qui r&#233;p&#232;tent et recommencent la mauvaise vie telle qu'elle est.&lt;br/&gt;
Ils assassinent quoi ? Le possible, tout ce qui pourrait commencer, rompre, changer.&lt;br/&gt;
Kafka dit qu'&#233;crire, l'acte d'&#233;crire, c'est mettre une distance avec ce monde habituel, la distance d'un saut.&lt;br/&gt;
Il dit, sauter en dehors, sauter ailleurs. Cela suppose un point d'appui, et les mots sont ce point d'appui, qui permet de s'arr&#234;ter et de saisir d'o&#249; on vient, d'o&#249; vient ce monde, le vieux monde des assassins.&lt;br/&gt;
Si on ne fait que redire, recommencer, r&#233;p&#233;ter...on n'en sort pas, quel int&#233;r&#234;t.&lt;br class='autobr' /&gt;
Sauter, c'est un acte, un acte de la pens&#233;e, une rupture, &#231;a n'est pas une simple accumulation, un processus lin&#233;aire, on continue, on continue et voil&#224; &#231;a se fait tout seul. Non. Il faut se d&#233;coller, se d&#233;placer.&lt;br/&gt;
&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais maintenant vous lire quelques extraits des pi&#232;ces que j'ai &#233;crites, qui tournent autour des th&#232;mes de la soci&#233;t&#233; de consommation, du genre, de l'amour, et du langage : &lt;i&gt;Toute ma vie j'ai &#233;t&#233; une femme&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Louise, elle est folle&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;D&#233;place le ciel&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Conf&#233;rence faite en anglais &#224; la New School for social research &#224; New York, le 5 novembre 2013. Lectures en anglais avec Amelia Parenteau.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>t&#233;l&#233; r&#233;alit&#233;</title>
		<link>https://lesliekaplan.net/le-detail-le-saut-et-le-lien/article/tele-realite</link>
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		<dc:creator>Leslie Kaplan</dc:creator>



		<description>
                F et E dans un bar une t&#233;l&#233;vision &#224; la t&#233;l&#233;vision un show de t&#233;l&#233;-r&#233;alit&#233; avec une pr&#233;sentatrice (P) et une invit&#233;e (I) devant la t&#233;l&#233;vision, F et E P : alors votre grand p&#232;re votre vieux papy vous donnait des bonbons et ensuite il vous mettait la t&#234;te dans les chiottes ? I : oui et vous voulez nous en (&#8230;)
-
&lt;a href="https://lesliekaplan.net/le-detail-le-saut-et-le-lien/" rel="directory"&gt;le d&#233;tail, le saut et le lien&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;F et E dans un bar &lt;br/&gt;
une t&#233;l&#233;vision&lt;br/&gt; &#224; la t&#233;l&#233;vision un show de t&#233;l&#233;-r&#233;alit&#233; avec une pr&#233;sentatrice (P) et une invit&#233;e (&lt;i&gt;I&lt;/i&gt;)&lt;br/&gt;
devant la t&#233;l&#233;vision, F et E&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P : alors votre grand p&#232;re &lt;br/&gt;
votre vieux papy&lt;br/&gt;
vous donnait des bonbons&lt;br/&gt;
et ensuite &lt;br/&gt;
il vous mettait la t&#234;te dans les chiottes ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;I :&lt;/i&gt; &lt;i&gt;oui&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et vous voulez nous en parler ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;oui&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;oui ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;mon grand p&#232;re&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;me donnait des bonbons&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;et ensuite il me mettait la t&#234;te dans les chiottes&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est sid&#233;rant&lt;br/&gt;
c'est terrible&lt;br/&gt;
c'est mal&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;oui&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il vous donnait des bonbons&lt;br/&gt;
et il vous mettait la t&#234;te dans les chiottes&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;oui&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;il me donnait des bonbons&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;et il me mettait la t&#234;te dans les chiottes&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;quelle exp&#233;rience&lt;br/&gt;
quelle &#233;preuve&lt;br/&gt;
c'est terrible&lt;br/&gt;
c'est fascinant&lt;br/&gt;
c'est tr&#232;s mal&lt;br/&gt;
c'est une transgression &lt;br/&gt;
c'est &#233;pouvantable&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;oui&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;oui ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;il me donnait des bonbons&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;et il me mettait la t&#234;te dans les chiottes&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'&#233;tait des carambars ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;des carambars&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;des chocolats pralin&#233;s&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;des sucres d'orge&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;surtout des carambars&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;surtout des carambars ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;surtout des carambars&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;donc surtout des carambars&lt;br/&gt;
et apr&#232;s&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;et apr&#232;s&lt;/i&gt;&lt;br/&gt; &lt;i&gt;il me mettait la t&#234;te dans les chiottes&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mesdames, Messieurs&lt;br/&gt;
vous avez l&#224; un exemple &lt;br/&gt;
terrible&lt;br/&gt;
fascinant&lt;br/&gt;
sid&#233;rant&lt;br/&gt;
un exemple d'abus&lt;br/&gt;
un exemple de d&#233;voiement&lt;br/&gt;
de l'amour grand paternel&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;il me mettait la t&#234;te dans les chiottes&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;d'abord il vous donnait des bonbons ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;d'abord il me donnait des bonbons&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;et apr&#232;s il me mettait la t&#234;te dans les chiottes&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;donc d'abord il vous donnait des bonbons&lt;br/&gt;
et ensuite il vous mettait la t&#234;te dans les chiottes&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;oui &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;oui ? &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;oui&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est terrible&lt;br/&gt;
c'est &#233;pouvantable&lt;br/&gt;
c'est inimaginable&lt;br/&gt;
on a du mal &#224; imaginer&lt;br/&gt;
c'est tr&#232;s tr&#232;s difficile &#224; imaginer&lt;br/&gt;
on touche &#224; un extr&#234;me&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;oui&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;parce qu'il vous donnait des carambars&lt;br/&gt;
et ensuite&lt;br/&gt;
ensuite&lt;br/&gt;
ensuite&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;ensuite&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
&lt;i&gt;il me mettait la t&#234;te dans les chiottes&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et c'&#233;tait votre grand&#8211;p&#232;re ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;oui&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;donc votre grand-p&#232;re&lt;br/&gt;
votre grand-p&#232;re &#224; vous&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;oui&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;oui ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;oui&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est terrible&lt;br/&gt;
c'est &#233;pouvantable&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;oui&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;c'est &#233;pouvantable&lt;br/&gt;
c'est terrible&lt;br/&gt;
d'abord&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;d'abord il me donnait des bonbons&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et ensuite&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;ensuite il me mettait la t&#234;te dans les chiottes&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;votre grand-p&#232;re ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;oui&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;votre grand-p&#232;re &#224; vous ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;oui&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;il vous donnait des bonbons&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;oui&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et ensuite&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;et ensuite il me mettait la t&#234;te dans les chiottes&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(F baisse un peu le son&lt;br/&gt; pendant le dialogue entre E et F &lt;br/&gt;
le dialogue &#224; la t&#233;l&#233;vision continue en boucle)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;F : dis donc, elle n'en sort pas&lt;br/&gt;
c'est elle qui nous met la t&#234;te dans les chiottes&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(&#8230;)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#034;le petit singe&#034; et &#034;moi j'aime les vaches&#034;</title>
		<link>https://lesliekaplan.net/le-detail-le-saut-et-le-lien/article/le-petit-singe-et-moi-j-aime-les-vaches</link>
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		<dc:date>2012-10-15T14:27:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Leslie Kaplan</dc:creator>



		<description>
                deux vid&#233;os de Guy Girard, textes de Leslie Kaplan extraits de &#034;D&#233;place le ciel&#034; travail en cours
-
&lt;a href="https://lesliekaplan.net/le-detail-le-saut-et-le-lien/" rel="directory"&gt;le d&#233;tail, le saut et le lien&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;deux vid&#233;os de Guy Girard, textes de Leslie Kaplan extraits de &#034;D&#233;place le ciel&#034; travail en cours&lt;/p&gt;
&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://web.archive.org/web/20211206073136if_/http://www.youtube.com/embed/2Xm8Dxat7z8&#034; frameborder=&#034;0&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;iframe width=&#034;420&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://web.archive.org/web/20211206073136if_/http://www.youtube.com/embed/XLoNFodiSt0&#034; frameborder=&#034;0&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Roman et r&#233;alit&#233;</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Leslie Kaplan</dc:creator>



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                Un homme voit sa vie d&#233;truite par un b&#233;gaiement. Ce n'est pas le sien, c'est celui de sa fille, qui m&#232;ne pourtant une existence heureuse, sans histoire, entre deux parents aimants. Mais le b&#233;gaiement est l&#224;, il persiste, il r&#233;siste, il est irr&#233;ductible &#224; tous les traitements, &#224; toutes les explications, il grandit (&#8230;)
-
&lt;a href="https://lesliekaplan.net/le-detail-le-saut-et-le-lien/" rel="directory"&gt;le d&#233;tail, le saut et le lien&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Un homme voit sa vie d&#233;truite par un b&#233;gaiement. Ce n'est pas le sien, c'est celui de sa fille, qui m&#232;ne pourtant une existence heureuse, sans histoire, entre deux parents aimants. Mais le b&#233;gaiement est l&#224;, il persiste, il r&#233;siste, il est irr&#233;ductible &#224; tous les traitements, &#224; toutes les explications, il grandit avec la fille devenue adolescente, les mots de Merry tra&#238;nent, se heurtent, on dirait qu'elle a des cailloux dans la bouche, ou des gravats, ou de la boue, les mots n'arrivent pas &#224; se former, n'arrivent pas &#224; se dire, et tout d'un coup sortent en bruits bizarres, en explosions minuscules, en jets, en rafales, c'est tr&#232;s p&#233;nible, la jolie enfant est devenue une adolescente &#233;paisse, lourde et d&#233;sagr&#233;able, ferm&#233;e, r&#233;volt&#233;e. La suite : elle jette une bombe dans un lieu public, c'est l'&#233;poque de la guerre du Vietnam, sa vie bascule, sans le vouloir elle a tu&#233; un passant. A travers le b&#233;gaiement de Merry passe la soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine de l'apr&#232;s-guerre, la classe moyenne, la r&#233;ussite des immigrants, la culture, les positions politiques, le sport, l'entreprise, les concours de beaut&#233;, la famille, mais aussi les oppositions larv&#233;es, les conflits ouverts entre les communaut&#233;s, les juifs, les catholiques irlandais, les rat&#233;s du grand creuset id&#233;al, du &lt;i&gt;melting pot&lt;/i&gt;...Le lecteur est inform&#233; de tous ces aspects, mais d'une fa&#231;on particuli&#232;re, ces informations circulent dans des d&#233;tails qui l'attrapent et le tourmentent comme le b&#233;gaiement de Merry, et il n'est pas seulement concern&#233;, il est impliqu&#233;, selon la distinction de Serge Daney, par cet objet particulier, ce roman, cette &#034;pastorale am&#233;ricaine&#034; de Philip Roth, il est &#233;mu, touch&#233;, et questionn&#233;, qu'est-ce que c'est, le brassage du &lt;i&gt;melting pot&lt;/i&gt;, et aussi, qu'est ce qui s'oppose au mouvement, &#224; la transformation, d'o&#249; vient l'inertie, comment faire avec la r&#233;p&#233;tition...Dieu, nous dit-on, g&#238;t dans les d&#233;tails. Un roman est un &#8220;mod&#232;le&#8221;, une construction exp&#233;rimentale, comme nous le rappelle le titre de George Perec, &lt;i&gt;La vie, mode d'emploi&lt;/i&gt;, et cet objet particulier agit comme le fait toujours l'art, la &#8220;vie vivante&#8221; : par ses d&#233;tails.&lt;br class='autobr' /&gt;
Qu'est-ce qu'un d&#233;tail ? Le d&#233;tail est un &#233;clat de r&#233;el. Il indique un sens. Pas LE sens, mais DU sens. Il &#8220;fait signe&#8221;. Petit et plein et in&#233;puisable, il donne le monde, la soci&#233;t&#233; et fait qu'&#224; travers lui, avec lui, on voit, on entend, on &#233;prouve.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;tail est un r&#233;v&#233;lateur de la soci&#233;t&#233;, mais il r&#233;siste aux explications, il d&#233;borde l'explication, il est en exc&#232;s, il est un morceau de r&#233;el dans lequel l'ensemble se refl&#232;te mais ne s'explicite pas. Il est singulier, irr&#233;ductible, et pourtant une fois qu'il est dit, &#233;crit, d&#233;couvert, il est &#233;vident. Il cr&#233;e une irruption de sens.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La puissance du d&#233;tail vient de son caract&#232;re surd&#233;termin&#233;, il est une condensation, une convergence de sens.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le b&#233;gaiement de Merry ne sera pas expliqu&#233;, il est pr&#233;sent&#233;, retourn&#233;, saisi &#8220;par tous les c&#244;t&#233;s en m&#234;me temps&#8221; comme Paul C&#233;zanne a dit qu'il voulait peindre, d&#233;ploy&#233; dans tous les sens, sous tous ses aspects, effets, causes, cons&#233;qences, il devient un moteur du r&#233;cit, il renvoie &#224; la naissance, &#224; la famille, &#224; la soci&#233;t&#233;, &#224; la culture, finalement il dispara&#238;t, et on se demande, le lecteur comme le p&#232;re de Merry, non seulement comment il a disparu, mais si c'est mieux...&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;tail est un pr&#233;l&#232;vement, une construction, l'objet de la question, ou des questions, de l'&#233;crivain, et ce par quoi il transmet ses questions au lecteur. Il est le support d'une litt&#233;rature fond&#233;e sur l'&#233;tonnement, la surprise. Il est la marque d'un rapport vivant &#224; la langue, et en ce sens il s'oppose &#224; la fois au savoir mort, d&#233;j&#224; &#233;tabli, au discours explicatif, et &#224; l'anecdote.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;tail n'est pas l'anecdote, il ouvre au monde, l'anecdote d&#233;pourvue de sens referme, enferme. Aplatit. Trivialise. Emp&#234;che de penser.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'accumulation d'anecdotes, la trivialisation, a pris et prend constamment de l'ampleur dans ce qu'on appelle &#224; tort la culture de masse, on devrait plut&#244;t dire la culture dans la soci&#233;t&#233; industrielle de masse, en tout cas la culture du d&#233;tournement de la pens&#233;e, de la b&#234;tise. La trivialisation essaie de faire croire que la masse des gens, par ailleurs largement exclus de la culture, la retrouveraient sous forme d'une proximit&#233; fausse, illusoire : je connais telle personnalit&#233; non par son travail, mais par des anecdotes sur sa vie, et donc au fond elle est comme moi, et nous sommes bien en d&#233;mocratie...&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La litt&#233;rature a toujours &#233;t&#233; concern&#233;e par la b&#234;tise, parce que la b&#234;tise renvoie &#224; la banalisation, &#224; la perte de sens des mots, qui deviennent ces &#8220;pi&#232;ces de monnaie us&#233;es qu'on se repasse en silence&#8221;, des clich&#233;s, des &#8220;id&#233;es re&#231;ues&#8221; dont Flaubert a voulu faire un dictionnaire. Bouvard et P&#233;cuchet peut se lire comme un roman qui vise &#224; faire le tour de la soci&#233;t&#233; de son temps en la prenant, cette soci&#233;t&#233;, par ses discours &#233;tablis, ses id&#233;es re&#231;ues, ses clich&#233;s, toute son in&#233;puisable b&#234;tise, dont la forme ultime est peut-&#234;tre la &#8220;bonne id&#233;e&#8221; que les deux h&#233;ros trouvent &#224; la fin du manuscrit : copier. Quelques ann&#233;es auparavant, &#224; Wall Street, un copiste bien diff&#233;rent d'eux, un jeune homme bl&#234;me et fantomatique, s'arr&#234;tait, lui, de copier, s'arr&#234;tait de fa&#231;on intransitive, arr&#234;tait tout, et ne disait qu'une chose pour expliquer son refus radical, il s'agit du Bartelby de Melville : &lt;i&gt;I would prefer not.&lt;/i&gt; Je pr&#233;f&#232;rerais ne pas. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Copier : reproduire &#8220;l'universel bavardage&#8221;, alors que ce qui est requis c'est &#8220;tout autre chose&#8221; comme s'exclame le personnage de Dosto&#239;evski, l'homme du Sous-Sol, passer ailleurs, donner aux mots un sens vivant, du sens, inventer des formes qui tiennent compte du r&#233;el et le questionnent. Inventer, face au discours g&#233;n&#233;ral, une langue singuli&#232;re qui soit la v&#233;rit&#233; d'un sujet et qui t&#233;moigne du refus de s'aplatir devant le discours &#233;tabli. Le roman, outil d'exploration et de recherche, est une fa&#231;on &#224; la fois de se situer dans le monde, dans la soci&#233;t&#233;, et de construire un point de vue en dehors des places assign&#233;es. Un roman peut faire que le lecteur soit comme cette femme assise dans une carriole qui avance &#224; son rythme dans une certaine lumi&#232;re d'ao&#251;t, elle porte un enfant n&#233; en dehors des liens reconnus par la soci&#233;t&#233;, et elle attend tranquillement d'&#234;tre surprise, &#8220;&lt;i&gt;waiting to be surprised&lt;/i&gt;&#8221;, &#8220;&lt;i&gt;and she knew that when the surprise come, she would enjoy it&lt;/i&gt;&#8221;, et elle savait que quand la surprise viendrait elle l'appr&#233;cierait. Ce qui vient surprendre n'est pas n&#233;cessairement agr&#233;able, mais l'acte de penser la surprise_avoir l'espace et le temps pour le faire_est toujours un plaisir. La soci&#233;t&#233; est pr&#233;sente dans un roman par le fait m&#234;me du langage, et l'&#233;cart, le jeu, creus&#233;s par un roman sont toujours la mise &#224; distance, de toutes les fa&#231;ons possibles, d'une langue cod&#233;e, conventionnelle, la langue des clich&#233;s, des id&#233;es re&#231;ues, bien pensantes ou politiquement correctes. Pensons &#224; ce personnage de Kafka, Odradek, qui ressemble &#224; une petite bobine de fil, qui a la forme d'une &#233;toile, qui d&#233;vale en sautillant l'escalier de l'immeuble et, quand on lui demande o&#249; il vit, r&#233;pond avec des mots us&#233;s qui sont entendus l&#224; bien autrement : &#8220;sans domicile fixe&#8221;. Ou pensons au h&#233;ros de Lolita, et &#224; sa travers&#233;e de l'Am&#233;rique : elle est racont&#233;e d'un point de vue paradoxal, celui d'un homme qui vit une passion dont le caract&#232;re criminel n'est jamais banalis&#233;. Tension, jubilation inqui&#232;te et ironique du langage, et perception suraigu&#235; et d&#233;go&#251;t&#233;e de la soci&#233;t&#233; de consommation, ses nourritures en paquets, ses v&#234;tements uniformes, ses autoroutes soign&#233;es et ses motels. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une histoire commence, une voiture passe une fronti&#232;re, le conducteur dit : &#8220;Je m'appelle Bruno Forestier, je suis reporter et cherchant ce qui est important ici-bas&#8221;. Ce d&#233;but pourrait &#234;tre une m&#233;taphore de ce que c'est, un roman : on passe dans un autre pays, on exerce un m&#233;tier qui met en jeu la connaissance de la soci&#233;t&#233;, et on cherche comment penser, comment vivre. Et la fin : apr&#232;s avoir &#233;chapp&#233; &#224; la torture et la mort, ayant perdu la femme qu'il aimait, le h&#233;ros commente : &#8220;Il ne me restait qu'&#224; ne pas devenir amer, mais j'&#233;tais content j'avais beaucoup de temps devant moi&#8221;. Ne pas renoncer &#224; son d&#233;sir, et entrer dans le temps.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette histoire ne vient pas d'un roman mais d'un film, &lt;i&gt;Le petit soldat&lt;/i&gt; de Jean-Luc Godard. Je l'ai choisie pour rappeler que le roman a cette particularit&#233; d'&#234;tre polymorphe, d'int&#233;grer, &#224; sa fa&#231;on, par sa libert&#233;, les d&#233;couvertes de la modernit&#233;. Le roman a int&#233;gr&#233; les outils du cin&#233;ma, le montage, le d&#233;coupage, comme il a int&#233;gr&#233; l'art moderne depuis C&#233;zanne, la musique contemporaine, le rock et le jazz, et les d&#233;couvertes de la psychanalyse, le travail sur le langage, la m&#233;thode de l'association libre et l'attention flottante. Et cela s'est fait par la recherche de formes nouvelles, invent&#233;es par tous les classiques de la modernit&#233; du 20 &#232;me si&#232;cle, Kafka, Joyce, Faulkner, Beckett, etc, parce que c'est avec des formes que l'on peut creuser l'&#233;cart, le jeu, avec la r&#233;alit&#233;, et la r&#233;alit&#233; sociale, que l'on peut surprendre, &#233;tonner, questionner, retourner, d&#233;placer, sauter, &#8220;sauter en dehors de la rang&#233;e des assassins&#8221;, pour reprendre une phrase que j'ai souvent cit&#233;e et qui vient de Kafka, que l'on peut trouver des points d'appui pour ne pas r&#233;p&#233;ter, recommencer, ressasser, pour penser.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la libert&#233; du roman est double, contradictoire, comme la libert&#233; de la soci&#233;t&#233; moderne avec laquelle il s'est d&#233;ploy&#233;, cette soci&#233;t&#233; qui a commenc&#233; dans la joie et l'angoisse du &#8220;tout est possible&#8221; r&#233;volutionnaire, dans la recherche de formes nouvelles de soci&#233;t&#233;, et qui a depuis le d&#233;but &#233;t&#233; travaill&#233;e par le glissement, et le refus du glissement, de ce tout est possible vers le n'importe quoi. &#8220;N'importe quoi&#8221; c'est toujours &#8220;n'importe quoi, n'importe quoi, la loi c'est moi&#8221;. L'affirmation d&#233;mocratique, &#233;galitaire, bascule, et l'individualisme rejoint la b&#234;tise, la non pens&#233;e, qui coule dans le sens du discours &#233;tabli, de l'id&#233;e re&#231;ue, de l'ordre des choses existant, de la soci&#233;t&#233; non pas comme elle pourrait &#234;tre mais comme elle va. Comment c'est, disait Samuel Beckett. Oui, vraiment, comment c'est.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le refus du cas </title>
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		<dc:date>2012-06-07T09:08:25Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Leslie Kaplan</dc:creator>



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                Si j'ai eu envie d'&#233;crire un roman, Le psychanalyste, qui met en sc&#232;ne un psychanalyste dans son travail avec ses patients, c'est qu'avoir fait une psychanalyse personnelle qui m'a beaucoup aid&#233;e dans ma vie m'a aussi fait r&#233;fl&#233;chir sur les rapports, les liens, entre psychanalyse et litt&#233;rature, sur la litt&#233;rature (&#8230;)
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&lt;a href="https://lesliekaplan.net/le-detail-le-saut-et-le-lien/" rel="directory"&gt;le d&#233;tail, le saut et le lien&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Si j'ai eu envie d'&#233;crire un roman, &lt;i&gt;Le psychanalyste&lt;/i&gt;, qui met en sc&#232;ne un psychanalyste dans son travail avec ses patients, c'est qu'avoir fait une psychanalyse personnelle qui m'a beaucoup aid&#233;e dans ma vie m'a aussi fait r&#233;fl&#233;chir sur les rapports, les liens, entre psychanalyse et litt&#233;rature, sur la litt&#233;rature que je voulais faire et l'&#233;crivain que je voulais &#234;tre. Depuis &lt;i&gt;L'exc&#232;s-l'usine&lt;/i&gt; jusqu'&#224; &lt;i&gt;Fever&lt;/i&gt; la litt&#233;rature a toujours &#233;t&#233; pour moi une fa&#231;on de penser, et j'ai essay&#233; d'int&#233;grer mon exp&#233;rience de la psychanalyse dans ma fa&#231;on d'&#233;crire. La psychanalyse et la litt&#233;rature sont bien s&#251;r deux pratiques du langage, deux pratiques qui tiennent compte des mots, qui les prennent au s&#233;rieux et les explorent dans tous les sens. La psychanalyse s'est distingu&#233;e de la psychiatrie par la d&#233;couverte freudienne de l'inconscient et par la m&#233;thode de l'association libre que Freud a invent&#233;e : pas d'explication a priori &#224; partir d'un savoir sur le patient, mais une &#233;coute disponible, &#171; flottante &#187; dit Freud, o&#249; &#233;merge la surprise, l'inattendu, l'inconscient justement. De m&#234;me la litt&#233;rature ne se fait pas avec des g&#233;n&#233;ralit&#233;s, des explications, des proclamations d'intentions, mais avec des d&#233;tails surprenants, qui peuvent sembler insignifiants mais qui questionnent les clich&#233;s, les fa&#231;ons de penser habituelles et routini&#232;res, les discours tout faits, toutes les formes de b&#234;tise, d' &#171; id&#233;es re&#231;ues &#187; (Flaubert), toutes les &#171; paroles gel&#233;es &#187; (Rabelais).&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour un &#233;crivain comme pour un psychanalyste, le langage est vivant, il est toujours adress&#233;, m&#234;me &#171; &#224; personne &#187;, et polys&#233;mique.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tant qu'&#233;crivain, c'est le r&#233;el qui m'int&#233;resse, ce qui fait irruption, qui pose la question, Et alors, quoi ? J'essaie de me placer en dehors d'un naturalisme, d'un d&#233;terminisme. Le personnage n'est pas un &#171; cas &#187;. Dans Le psychanalyste les patients sont des &#171; h&#233;ros &#187; : h&#233;ros de la pens&#233;e, qui affrontent le conflit entre leur d&#233;sir de v&#233;rit&#233; et leur passion pour l'ignorance (Lacan), comme &#338;dipe, et comme tout le monde. Le psychanalyste n'est pas celui qui sait tout, mais un homme ou une femme qui cherche, avec le patient. Et dans le livre, il y a le psychanalyste Simon Scop et ses patients, mais il y a aussi, c'est le deuxi&#232;me personnage principal, Eva, qui vient de la banlieue, qui lit et qui interpr&#232;te sa vie avec Kafka.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour moi la psychanalyse et la litt&#233;rature partagent une vision d&#233;mocratique, pas technocratique, en dehors de tout dogmatisme, et en ce sens je suis bien d'accord avec Nabokov, qui se moquait de la psychanalyse, quand il dit ne pas voir l'int&#233;r&#234;t d' &#171; une pratique qui consiste &#224; appliquer plusieurs fois par semaine des mythes grecs sur les parties g&#233;nitales d'un certain nombre de personnes &#187;&#8230;Et la litt&#233;rature ne se fait pas avec des bons sentiments ou de bonnes intentions. Mais la psychanalyse et la litt&#233;rature, par l'attention pr&#234;t&#233;e aux mots, visent, chacune &#224; leur fa&#231;on, une d&#233;sali&#233;nation_ j'ai comment&#233; dans Le psychanalyste la phrase de Kafka, &#171; &#233;crire c'est sauter en dehors de la rang&#233;e des assassins &#187; _, c'est-&#224;-dire, plus d'ouverture, plus de disponibilit&#233; au monde, aux rencontres, au hasard, comme le dit Freud. Ce sont deux pratiques de l'&#233;tonnement. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La psychanalyse et la litt&#233;rature ont en commun le refus de la cat&#233;gorie, de la case et du cas.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prendre les mots au s&#233;rieux, tous les mots et les mots de tout le monde, c'est affirmer et maintenir que le langage est le premier lien social, c'est &#234;tre attentif aux d&#233;rives totalitaires toujours possibles, bureaucratie, situations d'abandon, de &#171; d&#233;solation &#187; (Arendt). &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est aussi pr&#234;ter attention au &#171; d&#233;ballage &#187; d'un individualisme creux, &#224; la trivialisation, au r&#232;gne (t&#233;l&#233;visuel) de l'anecdote : &#224; la diff&#233;rence du d&#233;tail qui est une condensation, un &#233;clat de r&#233;el et qui indique un sens, pas le sens, mais du sens, l'anecdote promeut une parole vide, vise une strat&#233;gie d'occupation pour rien, occuper pour occuper. En ce sens, la psychanalyse et la litt&#233;rature tiennent compte du sujet mais sont chacune &#224; leur fa&#231;on &#224; l'oppos&#233; d'un individualisme qui brandit une parole creuse.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et chacune &#224; leur fa&#231;on elles rel&#232;vent de l'art : &#233;veil, travail de pens&#233;e, et pratique du &#171; un par un &#187; : une psychanalyse est une rencontre, et c'est toujours un sujet particulier, &#224; un moment donn&#233; de sa vie, qui rencontre une &#339;uvre. Deux pratiques de l'exception, pas de la r&#232;gle (Jean-Luc Godard). Deux pratiques de la singularit&#233;, qui reconnaissent que l'angoisse_ loin d'&#234;tre un mal qu'il faudrait &#233;radiquer, r&#234;ve d'une pilule qui supprimerait soi-disant la souffrance psychique_ est au contraire constitutive de l'humain, &#171; la part divine de l'homme &#187; (Heitor de Macedo). Deux pratiques qui cherchent, comme dit Rilke, &#224; &#171; faire des choses avec l'angoisse &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les chiffons sont faibles (l'ordinaire de l'&#233;crivain)</title>
		<link>https://lesliekaplan.net/le-detail-le-saut-et-le-lien/article/les-chiffons-sont-faibles-l</link>
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		<dc:date>2012-05-28T17:09:53Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Leslie Kaplan</dc:creator>



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                Quand j'ai commenc&#233; &#224; &#233;crire mon premier livre, L'exc&#232;s-l'usine, il y a eu un moment o&#249; je me suis dit, C'est &#231;a, &#233;crire, c'est &#231;a. C'&#233;tait une toute petite phrase, &#171; les chiffons sont faibles &#187;. En y repensant bien apr&#232;s j'y vois ce que j'ai pu appeler par la suite pour caract&#233;riser les enjeux du travail (&#8230;)
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&lt;a href="https://lesliekaplan.net/le-detail-le-saut-et-le-lien/" rel="directory"&gt;le d&#233;tail, le saut et le lien&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Quand j'ai commenc&#233; &#224; &#233;crire mon premier livre, &lt;i&gt;L'exc&#232;s-l'usine&lt;/i&gt;, il y a eu un moment o&#249; je me suis dit, C'est &#231;a, &#233;crire, c'est &#231;a. C'&#233;tait une toute petite phrase, &#171; les chiffons sont faibles &#187;. En y repensant bien apr&#232;s j'y vois ce que j'ai pu appeler par la suite pour caract&#233;riser les enjeux du travail litt&#233;raire : &#171; le d&#233;tail, le saut et le lien &#187;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'usine, &#171; les chiffons sont faibles &#187;. Evidemment on se sent petite et faible. Mais l'&#233;crire, c'est aussi sauter, passer ailleurs. On est un petit chiffon, un petit morceau de tissu vieux et sale, jet&#233;, en tas, dans un coin, et en m&#234;me temps justement on quitte le r&#232;gne des chiffons, l'&#233;crire ouvre sur autre chose, mais quoi, quelque chose que n'importe qui peut &#233;prouver, pas seulement moi, mais tout le monde peut-&#234;tre. Il y a cette faiblesse, n'&#234;tre rien, peu de chose, rien du tout, un chiffon tr&#232;s faible et jet&#233;, &#224; l'int&#233;rieur de la grande &#171; usine univers &#187; comme je l'&#233;crivais, et, EN M&#202;ME TEMPS, renversement, c'est tout le monde, nous ne sommes rien, soyons tout, ou, peut-&#234;tre plus simplement, soyons quelque chose. J'ai beaucoup comment&#233; la phrase de Kafka tir&#233;e de son &lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt;, janvier 1914, &#171; &#233;crire c'est sauter en dehors de la rang&#233;e des assassins &#187;, en soulignant cette question du saut, et aussi que les assassins, c'est toujours : chacun les siens, mais qu'ils sont toujours, ces assassins, li&#233;s au ressassement, &#224; la r&#233;p&#233;tition, &#224; l'impossibilit&#233; de passer ailleurs, de quitter ce qui est donn&#233;, ce qui est connu, pour commencer autre chose, sauter ailleurs, dans l'inconnu. Le saut c'est cet &#233;lan, penser le contraire, que le contraire est possible, le faire, c'est faire un lien, des liens, avec ce qu'on ne conna&#238;t pas, ce &#224; quoi on n'avait pas pens&#233; auparavant. Cr&#233;er des rapports avec ce qui auparavant semblait sans rapport. C'est aussi ce que j'ai appel&#233; &#171; penser avec &#187;&#8230;avec : d'autres &#233;crivains, ou des cin&#233;astes, ou le politique, ou ou ou&#8230;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le saut implique : inventer la distance, comme disait &#224; peu pr&#232;s Serge Daney. C'est-&#224;-dire, un point de vue.&lt;br/&gt;
Pour sauter, il faut un point d'appui. Pour un &#233;crivain, le point d'appui, ce sont les mots.&lt;br/&gt;
Un mot d&#233;signe en m&#234;me temps ce qui est et ce qui N'EST PAS, ce qui est possible.&lt;br/&gt;
Une fiction.&lt;br/&gt;
La litt&#233;rature, disait Blanchot, reprenant Hegel, c'est &#187;la vie qui porte la mort et se maintient en elle &#187;.&lt;br/&gt;
Puissance positive du n&#233;gatif.&lt;br/&gt;
Les mots sont ce qui peut donner un sens &#224; l'exp&#233;rience, pas LE sens, total, mais DU sens, ce qui peut faire que l'exp&#233;rience existe comme exp&#233;rience.&lt;br/&gt;
Au lieu de : une exp&#233;rience qui n'en est pas une, une r&#233;alit&#233; qui reste irr&#233;elle.&lt;br/&gt;
Comme dans la banalit&#233;, l'ordinaire, le soi disant normal.&lt;br/&gt;
Mais bien s&#251;r la question est toujours : qu'est-ce qui est normal, qu'est-ce qui n'est pas normal, qu'est-ce qui est fou.&lt;br/&gt;
Il faut inventer l'exp&#233;rience pour la vivre. C'est un paradoxe, mais il faut maintenir ce paradoxe, cette contradiction : il suffit de consid&#233;rer comment les mots peuvent vider l'exp&#233;rience, l'annuler, la rendre irr&#233;elle.&lt;br/&gt;
Les mots pour dire l'exp&#233;rience sont les mots qui disent l'&#233;cart entre le monde et le sujet, il ne s'agit ni d'une r&#233;alit&#233; objective, exacte, comme le veut le naturalisme, ni d'un sujet solitaire comme le veut un point de vue romantique : mais la v&#233;rit&#233; d'un sujet qui est dans le monde comme le monde est en lui.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette question de rendre l'exp&#233;rience r&#233;elle, c'est-&#224;-dire, de faire qu'elle existe, a toujours &#233;t&#233; une exigence pour un &#233;crivain.&lt;br/&gt;
Flaubert a montr&#233; dans son &lt;i&gt;Dictionnaire des id&#233;es re&#231;ues&lt;/i&gt; comment n'importe quel mot peut devenir un clich&#233;, une id&#233;e re&#231;ue, lui qui commence ce dictionnaire par : Ab&#233;lard, abricots, Absalon, absinthe, Acad&#233;mie fran&#231;aise, accident, accouchement, actrices&#8230;&lt;br/&gt;
Aussi bien : usine, chiffons&#8230;&lt;br/&gt;
Et dans le petit essai &#171; Renversement, contre une civilisation du clich&#233; &#187; qui est publi&#233; avec la pi&#232;ce &lt;i&gt;Louise, elle est folle&lt;/i&gt; j'ai montr&#233; que sous son apparente neutralit&#233; consensuelle une id&#233;e re&#231;ue, un clich&#233;, est toujours agressif, haineux.&lt;br/&gt;
C'est d'autant plus le cas ici et maintenant dans le monde d'aujourd'hui o&#249; une des fa&#231;on de dominer, d'ali&#233;ner, est la trivialisation, le r&#232;gne de l'anecdote qui est un nouvel opium du peuple.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;tail au contraire est un &#233;clat de r&#233;el. Il &#8220;fait signe&#8221;. Petit et plein et in&#233;puisable, comme le chiffon, il donne le monde et fait qu'&#224; travers lui, avec lui, on voit, on entend, on &#233;prouve.&lt;br/&gt;
Le d&#233;tail est un r&#233;v&#233;lateur, mais il r&#233;siste aux explications, il d&#233;borde l'explication, il est en exc&#232;s, il est un morceau de r&#233;el dans lequel l'ensemble se refl&#232;te mais ne s'explicite pas. Il est singulier, irr&#233;ductible, et pourtant une fois qu'il est dit, &#233;crit, d&#233;couvert, il est &#233;vident. Il cr&#233;e une irruption de sens.&lt;br/&gt;
La puissance du d&#233;tail vient de son caract&#232;re surd&#233;termin&#233;, il est une condensation, une convergence de sens.&lt;br/&gt;
Mais le d&#233;tail c'est le singulier, l'unique, pas l'&#171; individuel &#187;,&lt;br class='autobr' /&gt;
pas l'affirmation abstraite, pure et fig&#233;e, pas le &#171; moi c'est moi et toi tais-toi &#187;.&lt;br/&gt;
Alors que le singulier est : la vie m&#234;me, le brin d'herbe, la feuille&#8230;&lt;br/&gt;
La responsabilit&#233; de l'&#233;crivain est envers le singulier, l'unique.&lt;br/&gt;
Parce que c'est l&#224; o&#249; se loge l'&#233;trange, ce qui ne va pas de soi, ce qui n'est pas connu.&lt;br/&gt;
Ce qui saute et fait lien avec l'inconnu.&lt;br/&gt;
Ce &#224; quoi on ne s'attend pas, jamais.&lt;br/&gt;
Y compris dans le plus ordinaire, le plus banal, comme le chiffon de l'usine.&lt;br/&gt;
Le d&#233;tail porte l'&#233;veil, la surprise, l'inqui&#233;tude, le questionnement.&lt;br/&gt;
Par ses d&#233;tails un r&#233;cit peut faire que le lecteur soit comme cette femme assise dans une carriole qui avance &#224; son rythme dans une certaine &#034;lumi&#232;re d'ao&#251;t&#034;, elle porte un enfant n&#233; en dehors des liens reconnus par la soci&#233;t&#233;, et elle attend tranquillement d'&#234;tre surprise, &#8220;waiting to be surprised&#8221;, &#8220;and she knew that when the surprise come, she would enjoy it&#8221;, et elle savait que quand la surprise viendrait elle l'appr&#233;cierait. Ce qui vient surprendre n'est pas n&#233;cessairement agr&#233;able, mais l'acte de penser la surprise_avoir l'espace et le temps pour le faire_est toujours un plaisir.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pour terminer je citerai &lt;i&gt;Baal&lt;/i&gt;, de Brecht, cr&#233;&#233;e en 1923, dans une traduction de Guillevic&lt;br/&gt;
&#171; Lorsque Baal grandissait dans le sein de sa m&#232;re&lt;br/&gt;
D&#233;j&#224; le ciel &#233;tait tr&#232;s grand, calme et si p&#226;le&lt;br/&gt;
Et jeune et nu et formidablement &#233;trange,&lt;br/&gt;
Et tel que Baal l'aima, lorsque Baal se montra.(&#8230;)&lt;br/&gt;
Et quand il pourrissait dans le noir de la terre,&lt;br/&gt;
Le ciel &#233;tait encor grand et calme et si p&#226;le,&lt;br/&gt;
Et jeune et nu, et formidablement admirable,&lt;br/&gt;
Et tel que Baal l'aimait, lorsque Baal existait. &#187;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet expos&#233; a &#233;t&#233; suivi de la lecture de &#171; L'homme sans pass&#233; &#187;, texte publi&#233; dans la revue Trafic num&#233;ro 80, hiver 2011, &#171; 20 ans, 20 films &#187;, texte &#233;crit &#224; propos du film d'Aki Kaurismaki, &lt;i&gt;L'homme sans pass&#233;&lt;/i&gt;, et qui reprend, autrement, certains des points abord&#233;s dans l'expos&#233;. Je cite le premier et le dernier paragraphe de ce texte :&lt;br/&gt;
comment commencer&lt;br/&gt;
comment c'est, commencer&lt;br/&gt;
c'est un r&#233;cit qui commence&lt;br/&gt;
&#224; z&#233;ro&lt;br/&gt;
de rien&lt;br/&gt;
on ne sait rien du h&#233;ros&lt;br/&gt;
qui ne sait rien de lui-m&#234;me&lt;br/&gt;
mais il y a une histoire&lt;br/&gt;
un d&#233;roulement&lt;br/&gt;
dans le temps&lt;br/&gt;
qui fait sortir des personnages&lt;br/&gt;
de nulle part&lt;br/&gt;
tous pris comme &#231;a&lt;br/&gt;
sans explication&lt;br/&gt;
le r&#233;cit de &lt;i&gt;L'homme sans pass&#233;&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
raconte une vie qui d&#233;marre&lt;br/&gt;
au pr&#233;sent&lt;br/&gt;
ici et maintenant&lt;br/&gt;
un manifeste&lt;br/&gt;
presque&lt;br/&gt;
un art po&#233;tique&lt;br/&gt;
s&#251;rement&lt;br/&gt;
sans pass&#233;&lt;br/&gt;
sans d&#233;terminisme&lt;br/&gt;
pas de psychologie&lt;br/&gt;
pas de sociologie&lt;br/&gt;
on s'int&#233;resse &#224; ce qui arrive&lt;br/&gt;
on est dans l'&#233;mergence&lt;br/&gt;
comment commencer&lt;br/&gt;
comment rester&lt;br/&gt;
dans le commencement&lt;br/&gt;
dans la surprise&lt;br/&gt;
l'&#233;tonnement&lt;br/&gt;
la rencontre&lt;br/&gt;
...............&lt;br/&gt;
et si pendant le film on est tellement soulev&#233;, port&#233;&lt;br/&gt;
heureux&lt;br/&gt;
c'est sans doute que se glisse&lt;br/&gt;
dans cette histoire d'un homme sans pass&#233;&lt;br/&gt;
une notion possible de l'identit&#233;&lt;br/&gt;
on voit litt&#233;ralement &#224; l'&#339;uvre&lt;br/&gt;
comment, au lieu d'une id&#233;e lourde et plate&lt;br/&gt;
pesante, d&#233;j&#224; cadavre&lt;br/&gt;
d'une menace qui hante l'Europe&lt;br/&gt;
mais aussi tout un chacun&lt;br/&gt;
l'identit&#233; est toujours en train de s'inventer&lt;br/&gt;
elle est faite de bribes et de morceaux, de hasards&lt;br/&gt;
un fil install&#233; par ci, un l&#233;gume &#233;pluch&#233; par l&#224;&lt;br/&gt;
un nuage aper&#231;u dans le ciel, un air de musique qui passe&lt;br/&gt;
mais aussi de mots &#233;chang&#233;s et de silence&lt;br/&gt;
_ah, &#171; restons assis en silence &#187;&lt;br/&gt;
elle appara&#238;t, l'identit&#233;, pour ce qu'elle est&lt;br/&gt;
quelque chose de tr&#232;s comique et de tr&#232;s s&#233;rieux&lt;br/&gt;
un perp&#233;tuel bricolage.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La phrase la plus politique</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Leslie Kaplan</dc:creator>



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                La phrase la plus politique pour moi en tant qu'&#233;crivain : celle de Franz Kafka, Journal, 27 Janvier 1922, qui parle de la litt&#233;rature comme un &#8220;bond hors du rang des meurtriers&#8221;. J'ai fait faire un commentaire de cette phrase dans mon dernier livre, Le Psychanalyste, par un des personnages, qui est com&#233;dienne et (&#8230;)
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&lt;a href="https://lesliekaplan.net/le-detail-le-saut-et-le-lien/" rel="directory"&gt;le d&#233;tail, le saut et le lien&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La phrase la plus politique pour moi en tant qu'&#233;crivain : celle de Franz Kafka, Journal, 27 Janvier 1922, qui parle de la litt&#233;rature comme un &#8220;bond hors du rang des meurtriers&#8221;. J'ai fait faire un commentaire de cette phrase dans mon dernier livre, &lt;i&gt;Le Psychanalyste&lt;/i&gt;, par un des personnages, qui est com&#233;dienne et qui cite cette phrase &#224; propos de ce que c'est, jouer :&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a une phrase d'un de mes &#233;crivains pr&#233;f&#233;r&#233;s, c'est Kafka (...) Il parle de l'acte d'&#233;crire, il dit qu'&#233;crire, c'est sauter en dehors de la rang&#233;e des assassins. Pour moi, jouer c'est &#231;a.(...)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les assassins, contrairement &#224; ce qu'on pourrait croire, sont ceux qui restent dans le rang, qui suivent le cours habituel du monde, qui r&#233;p&#232;tent et recommencent la mauvaise vie telle qu'elle est.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils assassinent quoi ? Le possible, tout ce qui pourrait commencer, rompre, changer.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kafka dit qu'&#233;crire, l'acte d'&#233;crire, c'est mettre une distance avec ce monde habituel, la distance d'un saut.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il dit, sauter en dehors, sauter ailleurs. Ca suppose un point d'appui ailleurs.&lt;br class='autobr' /&gt;
Jouer...c'est inventer quelque chose, un point d'appui, qui soit ailleurs, qui permette de saisir d'o&#249; on vient, d'o&#249; vient ce monde, le vieux monde des assassins.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on ne fait que redire, recommencer, r&#233;p&#233;ter...on n'en sort pas, quel int&#233;r&#234;t.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sauter, je trouve ce mot tellement juste, sauter, on le voit, c'est un acte, un acte de la pens&#233;e, une rupture, &#231;a n'est pas une simple accumulation, un processus lin&#233;aire, on continue, on continue et voil&#224; &#231;a se fait tout seul. Non. Il faut se d&#233;coller.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Penser la politique pour un &#233;crivain c'est penser comment une conception politique intervient DANS SON TRAVAIL D'ECRIVAIN. Quant &#224; moi je trouve vital de m'interroger sur ce que c'est, concr&#232;tement, aller dans le sens du SAUT, de la s&#233;paration avec &#8220;le monde des assassins&#8221;, sortir du ressassement, de la r&#233;p&#233;tition, cr&#233;er un espace de pens&#233;e, de libert&#233;. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce sens il me semble qu'il y a des formes plus porteuses de libert&#233;, et des formes plus r&#233;actionnaires.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les formes plus porteuses de libert&#233; tiennent compte du monde dans lequel nous vivons, LE MONDE ICI ET MAINTENANT, que bien s&#251;r il faut d&#233;finir, penser, mais qui n'est pas sans avoir &#233;t&#233; d&#233;j&#224; pas mal d&#233;fini, par des gens qui se sont SEPARES du vieux monde, chacun &#224; leur fa&#231;on. Pour moi le monde ici et maintenant est UN, nullement au sens de la mondialisation et des clich&#233;s v&#233;tustes, mais avec (par exemple) Kafka, Freud, Arendt, Chaplin, m&#234;me combat, qui ont essay&#233;, chacun &#224; leur fa&#231;on, de penser en dehors de la vieille conception d'une nature humaine donn&#233;e.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand Kafka dit, Je me bats, ou qu'il parle de sauter, de bondir, hors de la rang&#233;e, ce n'est pas sans rapport avec la r&#233;solution, h&#233;ro&#239;que, du conflit, universel, entre le d&#233;sir de v&#233;rit&#233; et la passion de l'ignorance qui est le propre, l'ordinaire, de la trag&#233;die humaine selon Freud &#224; partir de sa d&#233;couverte de l'Inconscient.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ce n'est pas non plus sans rapport avec la position arendtienne, qu'il n'a a pas de n&#233;cessit&#233; historique, Auschwitz n'aurait pas du arriver, comment est-ce arriv&#233; puisque cela n'aurait pas du arriver.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le mod&#232;le Chaplin qui trouve toujours quoi faire dans la situation, comment r&#233;pondre au monde, et c'est toujours inattendu.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour moi la question n'est pas quelle est la r&#233;alit&#233; vis&#233;e, vies petites ou grandes, proches ou lointaines de moi, mais comment l'&#233;crire, quel est le point de vue, quelle est la position, bref, quelle est la forme trouv&#233;e.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaplin funambule se d&#233;battant avec les petits singes, une interpr&#233;tation dans une s&#233;ance d'analyse, le mot d&#233;solation (loneliness) pour d&#233;crire l'&#233;tat des gens dans la soci&#233;t&#233; industrielle de masse, le r&#233;cit de La M&#233;tamorphose : formes du saut. ETC, ETC.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un r&#233;cit, une narration, des personnages, une litt&#233;rature, qui cherchent &#224; tenir compte de ce monde, le notre, est pour moi &#233;minemment politique. Et bien entendu il n'y a pas UNE fa&#231;on d'en tenir compte, il y en a autant que d'&#233;crivains.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais NE PAS en tenir compte me semble aller dans le sens de formes r&#233;actionnaires, que je d&#233;finirai comme : des formes qui maintiennent le ressassement, la r&#233;p&#233;tition, qui vont dans le sens de : rester coll&#233; &#224; l'horreur, aux assassins, qui ne permettent pas de sauter. Qui vont dans le sens de : tout est jou&#233;, d&#233;terminisme et mortification, et moralisme &#233;ventuel par-dessus. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces formes l&#224; sont h&#233;riti&#232;res de conceptions pour moi anciennes, naturalistes, religieuses.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des litt&#233;ratures qui reposent sur du discours, de l'explication, ou sur de l'introspection, ne me conviennent pas, je les trouve r&#233;actionnaires.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple, consid&#233;rer un personnage du point de vue d'une explication, quelle qu'elle soit, traumatique, psychologique, sociologique, me para&#238;t enfermant, rassurant et enfermant.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Penser c'est lier, mettre en rapport des choses apparemment sans rapport, cr&#233;er la surprise, l'&#233;tonnenement, ouvrir, et non expliquer, enfermer dans des cat&#233;gories : ah oui, il est comme &#231;a parce que sa m&#232;re, son p&#232;re, son milieu, etc. Un personnage est une forme que peut prendre &#224; un moment donn&#233; une question.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me l'aveu, la confession, l'introspection. Autre naturalisme. Croire que la v&#233;rit&#233; sera dite comme &#231;a, si on &#8220;s'exprime&#8221;, et surtout si on se force (aveu, confession), si on est bouscul&#233; (talk-shows). T&#233;l&#233;vision et religion se retrouvent, croyance en une r&#233;v&#233;lation. Et une vision romantique, moi au moins je m'exprime, je prends des &#8220;risques&#8221;, (mais lesquel ?quel est l'enjeu ? ), moi je suis seul contre le monde, qui va avec la vision naturaliste. En ce sens &#8220;tout dire&#8221;, oui, bien s&#251;r mais encore ? Il y a des pays o&#249; la libert&#233; de tout dire n'est pas acquise, soutenir absolument et toujours la libert&#233; d'expression, on a pris la Bastille pour elle, mais que &#231;a ne fasse pas oublier que le monde dans son ensemble est comme toujours menac&#233; par la banalisation et la b&#234;tise, et ICI ET MAINTENANT cela veut dire, par la r&#233;sistance &#224; tout travail qui mette en cause la vieille conception de l'homme comme &#8220;&#234;tre naturel&#8221;. Alors la question est plut&#244;t : tout penser, essayer, et tout mettre dans un livre_ comment. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En somme pour moi la recherche d'une litt&#233;rature qui va dans le sens de la libert&#233; concerne la v&#233;rit&#233;, l'&#233;cart, et le rapport, entre un &#233;crivain et le monde, pas l'exactitude ni la confidence, mais le travail de pens&#233;e, pas le sentimentalisme ni la compassion, mais le saut, la s&#233;paration avec l'horreur, trouver les mots et les formes pour &#231;a.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Qui a peur de la fiction ?</title>
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		<dc:creator>Leslie Kaplan</dc:creator>



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                Une affaire agite le Canada : un adolescent de 16 ans, victime de brimades et d'agressions dans son &#233;cole, &#233;crit et lit en classe un texte de fiction dans lequel un gar&#231;on, harcel&#233;, fait sauter son &#233;cole, moyennant quoi rumeurs, craintes des parents, police, perquisitions, l'adolescent est arr&#234;t&#233; et passe 34 jours (&#8230;)
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&lt;a href="https://lesliekaplan.net/le-detail-le-saut-et-le-lien/" rel="directory"&gt;le d&#233;tail, le saut et le lien&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Une affaire agite le Canada : un adolescent de 16 ans, victime de brimades et d'agressions dans son &#233;cole, &#233;crit et lit en classe un texte de fiction dans lequel un gar&#231;on, harcel&#233;, fait sauter son &#233;cole, moyennant quoi rumeurs, craintes des parents, police, perquisitions, l'adolescent est arr&#234;t&#233; et passe 34 jours en prison. Manifestations de solidarit&#233; et pour la libert&#233; de la cr&#233;ation, les associations d'&#233;crivains s'engagent, Margaret Atwood, Stephan King, il vient d'&#234;tre lib&#233;r&#233; sous la pression de l'opinion, MAIS le proc&#232;s aura lieu &#224; l'automne (Lib&#233;ration du samedi 3 f&#233;vrier).&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On retrouve comme dans d'autres affaires (Rushdie, Mathieu Lindon, tout r&#233;cemment l'enseignant d'Abbeville), et ind&#233;pendamment de leurs diff&#233;rences, la confusion d&#233;lib&#233;r&#233;e faite par certains des r&#233;gistres de r&#233;alit&#233; et de fiction, jusqu'&#224; la suppression de la dimension de fiction : il n'y a pas de fiction.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une histoire de meurtre n'est pas une histoire, c'est un meurtre. Invention = d&#233;sir, d&#233;sir = risque, risque = acte. Et comme a dit le procureur, &#8220;on ne peut pas prendre le risque&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi cette n&#233;gation de la fiction ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fiction n'est pas seulement un DROIT, le droit de penser, c'est-&#224;-dire : toutes les pens&#233;es sont possibles, on peut TOUT penser, RIEN n'est interdit &#224; la pens&#233;e, c'est aussi un MOYEN, justement un moyen de penser.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour d&#233;finir la fiction Kafka parle d'un saut : &#8220;&#233;crire, c'est sauter en dehors de la rang&#233;e des assassins&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le saut est un acte de la pens&#233;e, une rupture qui permet de quitter le ressassement, la continuit&#233;, le face &#224; face avec le r&#233;el. Il cr&#233;e une distance, un espace, il met deri&#232;re, il permet de passer ailleurs.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les assassins dont parle Kafka sont, contrairement &#224; ce que l'on pourrait croire, ceux qui restent dans le rang, qui suivent le cours habituel du monde, qui r&#233;p&#232;tent et recommencent la mauvaise vie telle qu'elle est. Ils assassinent quoi ? justement le possible, tout ce qui pourrait commencer, rompre, changer.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour sauter il faut un appui : quand on &#233;crit, les mots sont cet appui.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fiction, l'invention par les mots, la libert&#233; que donne l'&#233;criture, toutes les possibilit&#233;s infinies de &#8220;sauter&#8221; ce n'est pas n'importe-quoi, c'est une fa&#231;on &#224; la fois de prendre la r&#233;alit&#233; au s&#233;rieux et d'exp&#233;rimenter sa non-n&#233;cessit&#233;. Au lieu de s'applatir devant la r&#233;alit&#233;, de dire &#8220;c'est comme &#231;a&#8221;, c'est une fa&#231;on de r&#233;pondre, de transformer. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;ponse ne va pas de soi : elle demande un travail, un travail de pens&#233;e, ce qui ne veut pas dire que ce soit p&#233;nible, au contraire : l'acte de penser, sauter, procure du plaisir, et comme le dit Serge Daney &#224; propos des cin&#233;astes Lubitsch et Chaplin, &#8220;la vraie r&#233;ponse &#224; la terreur ce n'est pas la vertu, c'est le non-renoncement au plaisir&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notons, en repensant au fait-divers canadien, que quitter le face &#224; face avec le trop de r&#233;el, tout le monde peut en &#233;prouver la n&#233;cessit&#233;, mais peut-&#234;tre les adolescents encore plus que tout le monde. Les adolescents ne se posent pas de questions sp&#233;cifiques, ils se posent, comme tout le monde, des questions sur eux-m&#234;me et les autres, le monde, l'identit&#233; et l'identit&#233; sexuelle, le d&#233;sir et l'absence de d&#233;sir : l'ennui, la haine, et quoi faire avec, et les limites, le meurtre, mais ce qui est sans doute sp&#233;cifique, c'est l'urgence et l'impatience devant ces questions, qui peuvent g&#234;ner les adultes, les remettre en cause. D'o&#249; le r&#244;le fondamental de la fiction pour les adolescents, fiction qui permet de mettre une distance avec le monde, de prendre ses distances avec lui, et avec sa propre urgence, de passer ailleurs, de penser, jauger, juger, la r&#233;alit&#233;, et d'inventer.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or il me semble que ce statut fondamental, constituant, de la fiction est menac&#233; non seulement par des diktats d&#233;biles religieux, politiques, judiciaires ou policiers qui d&#233;clinent l'interdit &#8220;il ne faut pas penser&#8221;, mais aussi par des formes de pens&#233;e, ou de non-pens&#233;e, naturalistes, qui sont r&#233;actionnaires en ce qu'elles nient le saut, le banalisent, le recouvrent, l'effacent. C'est ce qui se passe quand devant un acte, une oeuvre, un objet, on privil&#233;gie les explications, psychologiques, sociologiques, biographiques, etc, etc, quand on cherche &#224; ramener l'inconnu au connu au lieu de le consid&#233;rer, cet inconnu, dans sa nouveaut&#233;, sa rupture, de l'examiner, de le d&#233;ployer. Il a &#233;crit &#231;a parce que... son p&#232;re, sa m&#232;re, etc. Evidemment on est alert&#233; par des pointes extr&#234;mes de b&#234;tise qui sautent aux yeux, le procureur qui demande &#224; ce que l'adolescent canadien soit vu par un psychiatre : &#233;crire de la fiction est une maladie, rel&#232;ve peut-&#234;tre de la lobotomie, qui sait. Mais il y a des formes plus diffuses, une tendance &#224; mettre en avant la personne et non l'oeuvre, &#224; ramener des explications, qui fait qu'on ne sort pas du ressassement de ce qui est, de la pr&#233;tendue r&#233;alit&#233;, une tendance que j'appelerai &#8220;nous aussi&#8221; qui plombe le saut. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tendance qui va avec l'appel &#224; la confession, &#224; l'introspection, Alors, racontez nous, dites-nous tout, vos go&#251;ts, vos travers, votre enfance etc.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et un tel a peur dans le noir, moi aussi, ou aime le camembert, nous aussi, ou se fait des mises en plis..., on est bien tous pareils, moi aussi j'ai voulu tuer ma m&#232;re, j'ai des pulsions terribles, etc, etc. C'est bien s&#251;r la bonne vieille croyance religieuse, je peux dire la v&#233;rit&#233; sur moi-m&#234;me, surtout si on me bouscule, et on est bien peu de chose, au fond.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du coup :1) devant &#8220;les faits vrais&#8221;, la soi-disant part intime d&#233;voil&#233;e, qu'est-ce qu'on peut penser, critiquer ? le g&#244;ut d'un tel pour les escargots ? ou pour les madeleines ? sa vie priv&#233;e ? ses divorces ? ou quoi ? sur quoi porte le jugement ? au lieu de penser &#224; l'oeuvre, &#224; l'acte, on pense &#224; la soi-disant vie, on ne pense pas, on n'a litt&#233;ralement plus d'objet de pens&#233;e. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) sous-pr&#233;texte de rendre un travail accessible, &#233;videmment m&#233;pris total des gens aux quels on s'adresse. L'int&#233;r&#234;t des gens porte d'abord sur l'oeuvre, pas sur l'anecdote, et je ne suis pas la seule &#224; avoir entendu dans une biblioth&#232;que de banlieue une petite adolescente, sac &#224; dos et baskets, dire &#8220;Moi j'ai lu La M&#233;tamorphose et &#231;a m'a chang&#233; la vie&#8221;. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3) opium, opium. Cette trivialisation est finalement une fa&#231;on de dire, Participons, non pas aux d&#233;cisions concernant notre vie, &#231;a c'est difficile, vraiment, voire exclu, mais aux pr&#233;tendues dessous des cartes : vous n'&#234;tes pas, nous ne sommes pas, parmi les &#233;lus, les &#233;lites, mais au moins on conna&#238;tra le petit bout de la petite culotte. C'est une fa&#231;on de penser qui essaie de colmater le d&#233;sespoir des gens, le n&#244;tre, et la perte de rep&#232;res, et l'isolement, la d&#233;solation.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au contraire, ce que dit Peter Brook : &#8220;Hamlet n'est pas comme &#8220;moi&#8221;, il n'est pas comme tout le monde, parce qu'il est unique...Dans l'histoire un homme comme Hamlet a exist&#233;, a v&#233;cu, respir&#233; et parl&#233; une seule fois. Et nous l'avons enregistr&#233; !&#8221; L'universel des questions de Hamlet n'est pas donn&#233;, pour les entendre, ces questions, pour les faire miennes, il faut effectuer un saut : je peux entendre ce personnage qui n'est pas moi en sautant en dehors de moi.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hannah Arendt dit que &#8220;les modernes n'ont pas &#233;t&#233; rejet&#233;s dans le monde (par la mort de Dieu, par la fin de la transcendance) : ils ont &#233;t&#233; rejet&#233;s en eux-m&#234;mes&#8221;. La fiction, cette exp&#233;rience du possible, est une des fa&#231;ons de sortir de l'ali&#233;nation, de l'enfermement, de ce ressassement malheureux et mis&#233;rable qu'est le seul souci de soi.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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