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	<title>Leslie Kaplan - Les outils</title>
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	<description>&#034;&#224; quoi sert la litt&#233;rature ?&#034;</description>
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		<title>lire, c'est quoi</title>
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		<dc:creator>Leslie Kaplan</dc:creator>



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                Tout le monde ne lit pas, mais tout le monde peut lire. Un livre, qu'est-ce que c'est. Pourquoi on lit. Pourquoi on ne lit pas. O&#249; vont les mots. Ces questions avec d'autres font partie d'un questionnaire, Questions-questions, pos&#233; &#224; la population de la ville de Saint-Denis, pendant l'ann&#233;e 1996-1997. L'id&#233;e du (&#8230;)
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&lt;a href="https://lesliekaplan.net/avec-des-ecrivains/" rel="directory"&gt;avec des &#233;crivains&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tout le monde ne lit pas, mais tout le monde peut lire. &lt;i&gt;Un livre, qu'est-ce que c'est. Pourquoi on lit. Pourquoi on ne lit pas. O&#249; vont les mots.&lt;/i&gt; Ces questions avec d'autres font partie d'un questionnaire, &lt;i&gt;Questions-questions&lt;/i&gt;, pos&#233; &#224; la population de la ville de Saint-Denis, pendant l'ann&#233;e 1996-1997. L'id&#233;e du questionnaire venait d'un personnage, miss Nobody Knows, et du livre &lt;i&gt;Depuis maintenant&lt;/i&gt; que le groupe du Th&#233;&#226;tre des Lucioles alors en r&#233;sidence au th&#233;&#226;tre G&#233;rard Philip avait mis en sc&#232;ne. Eva, le second personnage principal de mon livre &lt;i&gt;Le Psychanalyste&lt;/i&gt;, qui est serveuse ou qui gagne sa vie avec des petits boulots, traverse la ville en lisant Kafka, et la lecture est pour elle une fa&#231;on de penser sa vie. Dans &lt;i&gt;Fever&lt;/i&gt;, les deux adolescents meurtriers trouvent &#8220;&#224; qui parler&#8221; dans des livres, en particulier dans &lt;i&gt;Eichmann &#224; J&#233;rusalem&lt;/i&gt; de Hannah Arendt. Lire est une exp&#233;rience, une pratique concr&#232;te qui entra&#238;ne, qui peut entra&#238;ner une transformation sensible, intellectuelle, du rapport que l'on a au monde. C'est exp&#233;rimenter des mots, leur impact mat&#233;riel, en les recevant et en maintenant, en pouvant maintenir, une distance, avec eux d'abord, et avec le monde qu'ils ouvrent, d&#233;signent, soulignent, suspendent, retournent. L'urgence, la pression du monde, est ressentie particuli&#232;rement fort pendant l'adolescence, o&#249; tout est &#224; la fois d&#233;j&#224; l&#224; et en attente, les id&#233;es, la sexualit&#233;, tous les questionnements sur l'identit&#233; et l'identit&#233; sexuelle, et c'est pourquoi l'adolescence est souvent une p&#233;riode o&#249; l'on peut &#233;prouver si fort le d&#233;sir de cette distance, de la lecture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudrait dire aussi le malheur que l'on &#233;prouve quand on ne peut pas lire, tout lecteur l'a &#233;prouv&#233;, on tient un livre dans la main et on ne peut pas le lire, on ne suit pas, il ne vous dit rien, la possibilit&#233; de lire vous est retir&#233;e, et on saisit alors par le n&#233;gatif &#224; quel point lire est une forme de dialogue avec le monde, de pr&#233;sence du monde pour soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux exp&#233;riences de lectures : &lt;br class='autobr' /&gt;
Enfant am&#233;ricaine &#224; Paris j'allais dans une &#233;cole du quartier, mes parents avaient pr&#233;f&#233;r&#233; envoyer leurs enfants dans une &#233;cole fran&#231;aise, mais &#224; la maison je parlais anglais et le soir l'histoire que ma m&#232;re lisait &#233;tait en anglais. &lt;i&gt;Red light, green light, good night&lt;/i&gt;, Feu rouge, feu vert, bonsoir, j'ai ador&#233; ce livre, c'est peut-&#234;tre le premier que j'ai compris, qui m'a donn&#233; le sentiment de comprendre. Comprendre : la rue, le feu rouge, le feu vert, on voyait les couleurs, les lumi&#232;res, les voitures qui passaient, les voitures qui s'arr&#234;taient, le jour bleu, la nuit noire. Mais &#8220;good night&#8221;, comment comprendre, c'est quoi, comprendre &#8220;good night&#8221; ? Good night n'a aucune image. Ou plut&#244;t : on ne peut pas d&#233;signer good night, l'image n'est pas dans le mot, &#224; l'int&#233;rieur, l'image est &#224; c&#244;t&#233; du mot, ailleurs, o&#249;, il faut un petit saut, mental, on saute, on attend, on re&#231;oit le baiser avant de dormir, le baiser qui va avec good night, et qui pr&#233;c&#232;de le moment anticip&#233; et non moins agr&#233;able o&#249; l'on commence &#224; entrer dans le sommeil, confiance, chaleur, &#234;tre envelopp&#233;, trouver la position, dormir, r&#234;ver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus tard, l'&#233;t&#233;, aux Etats-Unis. Je me vois en train de lire un livre emprunt&#233; &#224; la biblioth&#232;que &#224; c&#244;t&#233; de la maison, &lt;i&gt;Jean-Christophe&lt;/i&gt;, de Romain Rolland, j'avais huit ou neuf ans. Je n'ai jamais relu ce livre, je garde l'histoire d'un musicien allemand amoureux de la France, ses origines modestes, son grand-p&#232;re musicien qui voulait qu'il joue avec le &#8220;coeur&#8221;, pas avec la seule virtuosit&#233; technique, son apprentissage sentimental, toutes ses femmes, ses d&#233;ceptions dans la vie, les envieux et les mesquins, sa force, etc, plus ou moins Beethoven...Mais ce qui est rest&#233; vivant, c'est la jubilation de lire un livre en fran&#231;ais, en fait des livres, j'y ai pass&#233; l'&#233;t&#233;, parce que c'&#233;tait une s&#233;rie, beaucoup, dix volumes, alors que j'&#233;tais entour&#233;e d'anglais. Le sentiment concret d'une exp&#233;rience extraordinaire, intense, pleine. Image tr&#232;s pr&#233;cise de moi en train de lire, et de regarder le ciel. Pourquoi le ciel ? Le ciel c'est les avions, c'est aussi une fa&#231;on de traverser l'Atlantique, de venir en Am&#233;rique. Dans un de mes livres d'enfant, un livre illustr&#233;, il y avait un avion imaginaire, une machine du futur, o&#249; les passagers pouvaient tout faire, restaurant et piscine, biblioth&#232;que, vivre dans le ciel en somme. Et pendant un voyage il y a vraiment eu une fois un grand et gros avion o&#249; les enfants pouvaient dormir allong&#233;s sur une couchette am&#233;nag&#233;e au-dessus des si&#232;ges. Mais le ciel est aussi un certain rapport au monde, un lieu double, r&#233;el et irr&#233;el &#224; la fois, qui n'est pas sans rapport avec le livre. Dans un livre, c'est une sc&#232;ne de &lt;i&gt;Jean-Christophe&lt;/i&gt; qui m'est rest&#233;e, on lit une histoire, le h&#233;ros grimpe dans un arbre, cueille des cerises, en jette dans le corsage, ce mot d&#233;suet ! de la jeune fille en dessous qui rit et les mange, et on est le gar&#231;on qui grimpe et la fille qui re&#231;oit et l'arbre et les cerises, et on y est, sans y &#234;tre, ou plut&#244;t en &#233;tant aussi dehors, puisqu'on lit en fran&#231;ais, autour, c'est l'anglais, &lt;i&gt;hello, what are you reading, a book in french ? &lt;/i&gt; Moment planant o&#249; je lisais seule dans une langue que je ne parlais avec personne, qui se parlait ailleurs, dans un autre pays, et justement dans un livre, ce lieu o&#249; se passe cet &#233;v&#233;nement particulier, entendre une langue unique, singuli&#232;re, adress&#233;e seulement &#224; moi mais qui peut, je le sais bien s&#251;r, circuler, se partager, et lier &#224; d'autres, &#224; tous les autres, plus tard, &lt;i&gt;some day&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Les premi&#232;res ann&#233;es POL, un r&#233;cit</title>
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		<dc:creator>Leslie Kaplan</dc:creator>



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                Les premi&#232;res ann&#233;es POL co&#239;ncident avec mes premi&#232;res ann&#233;es de publication. J'ai termin&#233; L'exc&#232;s-l'usine en d&#233;cembre 1979, je n'avais aucune id&#233;e o&#249; l'envoyer. J'ai suivi quelques conseils d'amis, et j'ai eu des r&#233;ponses n&#233;gatives, dont certaines surprenantes : dans la m&#234;me semaine deux maisons d'&#233;dition (&#8230;)
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&lt;a href="https://lesliekaplan.net/avec-des-ecrivains/" rel="directory"&gt;avec des &#233;crivains&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Les premi&#232;res ann&#233;es POL co&#239;ncident avec mes premi&#232;res ann&#233;es de publication. J'ai termin&#233; &lt;i&gt;L'exc&#232;s-l'usine&lt;/i&gt; en d&#233;cembre 1979, je n'avais aucune id&#233;e o&#249; l'envoyer. J'ai suivi quelques conseils d'amis, et j'ai eu des r&#233;ponses n&#233;gatives, dont certaines surprenantes : dans la m&#234;me semaine deux maisons d'&#233;dition importantes m'ont r&#233;pondu que c'&#233;tait tr&#232;s int&#233;ressant, vraiment tr&#232;s, une fa&#231;on inhabituelle de parler de l'usine, in&#233;dit (le m&#234;me mot, comme on dit, &#231;a ne s'invente pas), mais&#8230;bref, pour elles, &#231;a le resterait, in&#233;dit.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un ami m'a conseill&#233; de l'envoyer &#224; Paul Otchakovsky-Laurens qui dirigeait alors une collection chez Hachette, je l'ai fait, neuf mois plus tard il me t&#233;l&#233;phonait, c'&#233;tait en mai 1981, j'avais ma fille Naruna 10 mois dans les bras. Je le dis parce que c'&#233;tait aussi un moment o&#249; l'on avait le sentiment que quelque chose commen&#231;ait, Mitterrand arrivait au pouvoir contre Giscard, on ne pensait pas encore que c'&#233;tait pour enterrer le mouvement de mai 68.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une effervescence. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre temps j'avais envoy&#233; le manuscrit &#224; Maurice Blanchot, en lui &#233;crivant que je voulais beaucoup qu'il le lise, m&#234;me si ce n'&#233;tait pas, et ne serait sans doute jamais, un livre&#8230; Il m'avait r&#233;pondu, c'&#233;tait un texte &#171; inattendu et n&#233;cessaire &#187;, sa lettre m'avait port&#233;e pendant des mois.&lt;br class='autobr' /&gt;
Paul Otchakovsky-Laurens m'a dit qu'il voulait le publier. Je l'ai rencontr&#233; dans des bureaux d'Hachette, alors &#224; c&#244;t&#233; du mus&#233;e d'Art moderne, bois sombre, couloirs, lui et Carine Toly au milieu des livres. Carine portait une pile qu'elle a laiss&#233; tomber. Paul m'a parl&#233; du livre.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui m'a frapp&#233; d'embl&#233;e : sa jeunesse, c'est-&#224;-dire, je suppose, d'une part qu'il n'&#233;tait pas plus vieux que moi, et aussi, surtout, sa disponibilit&#233; au nouveau. Pour lui, ce qui comptait c'&#233;tait uniquement qu'il aimait le livre, ce livre l&#224;. Il ne posait pas de pr&#233;alable, il ne s'inscrivait pas dans une &#171; strat&#233;gie &#233;ditoriale &#187;, etc. Il ne se situait pas par rapport &#224; d'autres, et il ne jugeait pas le livre par rapport &#224; d'autres (tout en ayant une &#233;norme connaissance de la litt&#233;rature contemporaine). Je pense que cette position m'a beaucoup tranquillis&#233;e. Quand nous avons d&#233;jeun&#233; ensemble plus tard, je lui ai dit que j'avais &#233;crit &#224; Maurice Blanchot que lui, Paul, voulait publier le livre, et que Blanchot m'avait r&#233;pondu : &#171; Paul Otchakovsky-Laurens aime la litt&#233;rature. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; les faits, au d&#233;part. The facts. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paul m'a fait lire les auteurs qu'il publiait dans sa collection Hachette/POL, et ceux qu'il avait publi&#233;s du temps de la collection qu'il dirigeait chez Flammarion.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je connaissais seulement Georges Perec, depuis &lt;i&gt;Les choses&lt;/i&gt;, r&#233;cemment j'avais lu &lt;i&gt;La vie mode d'emploi&lt;/i&gt;, je ne connaissais pas du tout les autres.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Exploration, d&#233;couverte. Des mondes et des mondes.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple :&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les collines sont de couleur blonde ou rose, et parmi ce rose et ce blond des petits carr&#233;s d'un vert vif&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ou :&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tournant le dos aux arbres,&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;les lourds feuillages avant&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;le jour,&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
elle dort dans le lin. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;ou encore :&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tandis que le paysage d&#233;faillait &#224; l'approche de l'obscurit&#233;, ce tissu dans l'air ne laissait plus entrevoir que sa transparence.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Emmanuel Hocquard (trois livres : &lt;i&gt;Album d'images de la villa Harris&lt;/i&gt; , &lt;i&gt;Une ville ou une petite &#238;le&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Une journ&#233;e dans le d&#233;troit&lt;/i&gt;)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et : &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Rude voyage. Je regardais sans cesse dans le r&#233;troviseur. Chaque fois qu'une voiture me doublait, ou (exceptionnellement) que j'en doublais une, je me torturais l'esprit pour d&#233;terminer si je l'avais d&#233;j&#224; vue auparavant. Il m'arriva d'&#234;tre certain que oui. Aff&#251;t tr&#232;s &#233;prouvant.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt; Ren&#233; Belletto. (&lt;i&gt;Le Revenant&lt;/i&gt;).&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et encore :&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ne lui avait jamais dit qu'elle l'avait aim&#233;&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;fracassant les arbres sur le passage&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;leurs ombres dans les chambres qu'il num&#233;rote&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;et la nuit cette rumeur dedans la t&#234;te&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;pleure ne pas le dire. l'articulation.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Liliane Giraudon. ( &lt;i&gt;Je marche ou je m'endors&lt;/i&gt;)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Prendre &#224; la lettre ce qu'on veut lui ravir. Bien balancer sa phrase (&#171; elle est bien balanc&#233;e ! &#187;). Pour tourner la difficult&#233;, se tourner vers l'objectif. &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Jean Jacques Viton. ( &lt;i&gt;Terminal&lt;/i&gt;, sous-titr&#233;e &#171; &#233;pop&#233;e &#187;)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;et :&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alors aujourd'hui, 15 juillet, je comprends que je ne le verrai plus, que je le reverrai, discontinu (global), immortelle son absence. Le nom Herv&#233; existe, l'image Herv&#233;, et si par exemple je criais dans la ruelle &#171; Herv&#233;, on est &#224; table &#187;, &#171; Herv&#233;, viens ! &#187;&lt;/i&gt;&lt;br/&gt; Hubert Lucot. (&lt;i&gt;Autobiogre d'AM75&lt;/i&gt;) &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souvenir tr&#232;s p&#233;nible du service de presse de &lt;i&gt;L'exc&#232;s-l'usine&lt;/i&gt; chez Hachette, alors 79 boulevard Saint-Germain, impression d'un milieu hostile, je signe des livres &#224; des inconnus dans une pi&#232;ce minuscule, Paul m&#233;content de l'environnement, furieux contre Hachette, Lagard&#232;re&#8230;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques jours avant il y avait eu un entretien tr&#232;s long, merveilleux, avec Marguerite Duras &#224; Neauphle-le-Ch&#226;teau. Paul avait eu l'id&#233;e d'envoyer les &#233;preuves &#224; Duras. Pour moi un moment bouleversant. La g&#233;n&#233;rosit&#233; de Duras. Son jardin. Et l'&#233;motion incroyable, tout le temps. Quand je lui ai dit que je venais de lire Robert Antelme, &lt;i&gt;L'esp&#232;ce humaine&lt;/i&gt;, en fait je l'avais d&#233;couvert dans &lt;i&gt;L'entretien infini&lt;/i&gt;, elle m'a dit, &#171; C'&#233;tait mon mari. &#187;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Comment les choses se recoupent, peuvent se recouper, se mettre en rapport, les liens, les passerelles, les ponts.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La revue &lt;i&gt;Banana Split&lt;/i&gt; de Liliane Giraudon et Jean-Jacques Viton a accueilli cet entretien, et, apr&#232;s, &lt;i&gt;L'Autre journal&lt;/i&gt; de Michel Butel, avant qu'il ne soit republi&#233;, d'abord dans la deuxi&#232;me &#233;dition de &lt;i&gt;L'exc&#232;s-l'usine&lt;/i&gt;, ensuite dans &lt;i&gt;Les Outils&lt;/i&gt; : le Nouvel Observateur l'avait refus&#233;, Jean Daniel m'avait t&#233;l&#233;phon&#233; pour m'expliquer qu'il l'avait fait lire &#224; son plombier, lequel n'avait rien compris, h&#233;las, alors&#8230; No comment.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai pass&#233; l'&#233;t&#233; suivant &#224; terminer &lt;i&gt;Le livre des ciels&lt;/i&gt;.&lt;br/&gt;
A la rentr&#233;e : Paul m'appelle pour me dire qu'il veut me parler.&lt;br/&gt;
Je le retrouve dans un caf&#233; avec Carine Toly.&lt;br/&gt;
Il me dit qu'il a pris une d&#233;cision : il va fonder une maison d'&#233;dition, sa maison d'&#233;dition.&lt;br/&gt;
Je suis enthousiaste, convaincue d'embl&#233;e. Je crois que j'ai cri&#233; de joie, de toute fa&#231;on dans le souvenir c'est &#231;a : une banquette de caf&#233;, une ambiance feutr&#233;e, enfum&#233;e, et tout d'un coup des rires, des cris, des hourras.&lt;br/&gt;
Ce qu'il allait faire n'avait rien &#224; voir avec ce qui se faisait, et en m&#234;me temps, en un sens c'&#233;tait logique.&lt;br/&gt;
Il allait continuer l'exploration, la d&#233;couverte, la recherche, ce qui &#233;tait sa fa&#231;on de concevoir la litt&#233;rature, et il le ferait de fa&#231;on compl&#232;tement libre.&lt;br/&gt;
Une bascule, une fa&#231;on de basculer, un renversement.&lt;br/&gt;
Je pense que je ne mesurais absolument pas les difficult&#233;s mat&#233;rielles, concr&#232;tes.&lt;br/&gt;
Mais c'&#233;tait une d&#233;cision, et du coup la &#171; r&#233;alit&#233; &#187; passait au deuxi&#232;me plan (ce qui ne veut pas dire qu'elle n'existait pas), l'espace s'ouvrait, l'acte tranchait, faisait de la place, reconfigurait les choses autrement.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ici plusieurs points.&lt;br/&gt; Paul a toujours dit, &#171; Le crit&#232;re pour moi c'est : ce que j'aime &#187;, et, qu'on soit d'accord ou non avec ses choix, son &#233;thique est de se tenir &#224; ce principe, rigoureusement.&lt;br/&gt;
Il dit aussi : &#171; Le succ&#232;s est toujours un malentendu &#187;, et il faut entendre cette proposition nullement comme un point de vue d&#233;sabus&#233;, d'amertume, mais : un livre exc&#232;de toujours une lecture, la lecture du moment, qu'elle soit favorable ou d&#233;favorable, qu'il y ait succ&#232;s ou insucc&#232;s.&lt;br/&gt;
Autre point, qui a pu &#234;tre tr&#232;s pr&#233;sent dans &#171; les premi&#232;res ann&#233;es POL &#187;, mais qui s'est maintenu par la suite parce que je pense que c'est ce qu'il faut bien appeler le &#171; caract&#232;re &#187; de Paul, sa &#171; jeunesse &#187; &#233;ternelle : son int&#233;r&#234;t pour le nouveau, cette disponibilit&#233; pour toutes les formes de nouveau. Sa capacit&#233;, rare, d'enthousiasme.&lt;br/&gt; D'o&#249; une certaine pr&#233;carit&#233;, rien n'est jamais gagn&#233;, et si on essaye quelque chose &#231;a peut marcher, ou non, un livre peut marcher, ou non, une id&#233;e peut marcher ou non.&lt;br/&gt;
D'o&#249; aussi le doute, non pas sur ses choix, mais sur l'avenir, une inqui&#233;tude, qui va avec une certitude quant au fond.&lt;br/&gt;
Et aussi une position de base, qui m'a toujours paru essentielle : la litt&#233;rature peut TOUT &#233;crire, ce qui ne veut bien s&#251;r pas dire que la litt&#233;rature peut tout&#8230;&lt;br/&gt;
Ce &#171; TOUT &#233;crire &#187; me fait penser &#224; ce Jean-Luc Godard a dit du cin&#233;ma, et que l'on pourrait paraphraser : s'agit-il de faire de la litt&#233;rature politique ? non, absolument pas, mais de faire politiquement de la litt&#233;rature.&lt;br/&gt;
Et cela me fait aussi penser au mot d'ordre des ouvriers de la Fiat, pendant le &#171; Mai rampant &#187; en Italie : Ce que nous voulons : TOUT.&lt;br/&gt; Ce d&#233;sir, et cette absence de hi&#233;rarchie, est bien la marque du moderne.&lt;br/&gt;
Le contexte, ne pas l'oublier : on est apr&#232;s les ann&#233;es 70, dans ces ann&#233;es 80 o&#249; l'on cherchait, l'on pouvait chercher, comment reprendre autrement l'&#233;v&#233;nement 68, cette secousse&#8230;&lt;br/&gt;
Et j'ai l'image d'un des premiers &#233;changes sur le cin&#233;ma que j'ai eu avec Paul, c'&#233;tait sur le film de Godard &lt;i&gt;Sauve qui peut(la vie)&lt;/i&gt;. Tous les deux dans l'amour de ce film. Le titre et le propos, l'&#233;poque et ses impasses, le tragique et les possibles&#8230;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc 1983, fondation de P.O.L. Et &lt;i&gt;Le livre des ciels&lt;/i&gt;, achev&#233; d'imprimer le 2 f&#233;vrier 1983, d&#233;p&#244;t l&#233;gal : mars 1983, n&#176; d'&#233;diteur : 1001.&lt;br/&gt;
Ensuite, dans ces &#171; premi&#232;res ann&#233;es &#187;, que je d&#233;finis de fa&#231;on simple par un rep&#233;rage dans la ville, c'est-&#224;-dire avant l'arriv&#233;e au 33 rue Saint-Andr&#233;&#8211;des Arts en 1995, il y a eu deux moments diff&#233;rents, li&#233;s non pas &#224; la politique &#233;ditoriale de Paul qui n'a, il me semble, jamais vari&#233;, mais &#224; des lieux diff&#233;rents. &lt;br/&gt;
D'abord rue Jacob, au 26, de 1983 &#224; 1986. Locaux blancs, rez-de-chauss&#233;e lumineux, longeant une cour int&#233;rieure, la rue Jacob tr&#232;s chic, plein Saint-Germain&#8211;des-Pr&#233;s. &lt;br/&gt;
C'est ouvert, avec des plafonds hauts, assez nu. A cause de cet ouvert et de cette nudit&#233; je me souviens de la sensation d'entrer dans un domaine, un espace, une pratique, un champ d'exp&#233;rimentation infini. Pour moi, c'est le moment de mes deux premiers livres POL, apr&#232;s &lt;i&gt;Le livre des ciels&lt;/i&gt; il y a &lt;i&gt;Le criminel&lt;/i&gt;, qui avec le premier, &lt;i&gt;L'exc&#232;s-l'usine&lt;/i&gt;, republi&#233; chez POL en 1987, faisaient dans ma t&#234;te une &#171; trilogie &#187;.&lt;br/&gt;
Ensuite Villa d'Al&#233;sia, num&#233;ro 8, de 1986 &#224; 1995. Une petite maison dans une toute petite rue entre la rue des Plantes et la rue d'Al&#233;sia, passage, d&#233;tour, des ateliers, pav&#233; et feuillage, on quittait la rue d'Al&#233;sia, ses magasins de lingerie, ses boutiques de fringues, on arrivait, on montait les quelques marches du perron, on entrait.&lt;br/&gt; Il y avait toujours cette sensation de commencement, une intensit&#233;, redoubl&#233;e s&#251;rement pour moi parce que c'&#233;tait la p&#233;riode de l'enfance de mes enfants, je prenais l'autobus 38 vers la porte d'Orl&#233;ans, c'&#233;tait le m&#234;me autobus que je prenais pour aller &#224; la cr&#232;che, rue Boulard, il y avait quelque chose de l&#233;ger, de dansant, de fluide. La petite maison pleine de livres, des tas de manuscrits partout, pr&#233;sence silencieuse de Thierry, allers et venues des coursiers, quelque chose de pas install&#233;, de pas lourd, tout le monde en train de courir, m&#234;me assis, Paul longiligne, inquiet et joyeux, accueillant.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pendant ces premi&#232;res ann&#233;es POL s'appuie beaucoup sur des libraires qui soutiennent ses choix, &#224; Paris et en province, et ce r&#233;seau sera toujours tr&#232;s important pour la diffusion de ses livres.&lt;br/&gt;
Des &#233;crivains tr&#232;s, tr&#232;s diff&#233;rents&#8230;J'ai toujours admir&#233; chez Paul cette incroyable capacit&#233; &#224; aimer des styles si diff&#233;rents, et aussi, des genres si diff&#233;rents. La po&#233;sie, le roman, l'essai, le th&#233;&#226;tre, les &#233;crits d'Antoine Vitez, une collection de jazz, Thelonious Monk par Yves Buin, le cin&#233;ma.&lt;br/&gt;
Les livres de Marguerite Duras, sa pr&#233;sence.&lt;br/&gt;
Je lisais Serge Daney, il cherchait un lieu pour une revue d'un genre nouveau, j'en ai parl&#233; &#224; Paul, POL d&#233;cide d'&#233;diter Trafic, la revue de cin&#233;ma fond&#233;e par Serge Daney.&lt;br/&gt;
Des tentatives, sans arr&#234;t, des livres de soci&#233;t&#233;, le courrier des lecteurs du journal Lib&#233;ration (&lt;i&gt;La vie tu parles&lt;/i&gt;), un essai sur le sida. Deux livres de f&#233;ministes historiques, femmes et hommes.&lt;br/&gt;
Des auteurs &#233;trangers, des traductions de l'am&#233;ricain, de l'italien, de l'allemand, du polonais. &lt;br/&gt;
L'exp&#233;rimentation, la recherche, le d&#233;sir toujours. &lt;br/&gt;
Il y a eu la &#171; Collection &#187;, dirig&#233;e par Christophe Mercier, une s&#233;rie de tr&#232;s jolis petits livres de toutes les couleurs, tentative de publier des textes classiques tomb&#233;s dans le domaine public avec des pr&#233;faces d'auteurs contemporains, qui s'est sold&#233;e par un &#233;chec et a failli couler la maison POL. Pourtant les 180 000 sold&#233;s sont partis imm&#233;diatement et les soldeurs en redemandaient, mais la structure POL trop petite n'&#233;tait pas adapt&#233;e, il aurait fallu pouvoir multiplier par deux le tirage, et faire un prix deux fois moins cher.&lt;br/&gt;
De 1984 &#224; 1991, les romans ont eu des couvertures illustr&#233;es en couleur. Apr&#232;s Hachette et l'alphabet, avec du rouge pour POL et du noir pour les autres lettres, chiffres et signes, il y a eu le sigle POL avec les cercles blancs et noirs du jeu de go, hommage &#224; Georges Perec et id&#233;e d'infini. Au tout d&#233;but, couverture pellicul&#233;e assez p&#233;rissable. Ensuite couverture blanche gaufr&#233;e, lettres du titre en bleu, lettres du nom de l'auteur en beige. Dans les couvertures illustr&#233;es : les horloges empil&#233;es dans tous les sens devant la gare Saint Lazare,&lt;i&gt; Com&#233;die classique&lt;/i&gt; de Marie Ndiaye, (1985), une lame de couteau nette et f&#233;roce, &lt;i&gt;Le droit chemin&lt;/i&gt; de Michel Mani&#232;re (1986), le lavabo sanglant avec les poils de &lt;i&gt;La moustache&lt;/i&gt; d' Emmanuel Carr&#232;re (1986), les &#233;l&#233;gantes &lt;i&gt;Cigarettes&lt;/i&gt; de Harry Mathews ( 1988), les dessins d'enfant de &lt;i&gt;Prince et L&#233;onardous&lt;/i&gt; de Mathieu Lindon (1987), un tableau mauve et brun, &#233;trange, &#171; Ulysse devant l'&#238;le aux sir&#232;nes &#187;, pour &lt;i&gt;Quarantaine&lt;/i&gt; de G&#233;rard Gavarry (1990)&#8230; Trois de mes romans ont eu une couverture illustr&#233;e, &lt;i&gt;Le pont de Brooklyn&lt;/i&gt;, avec une photo oppressante en noir et blanc du &#171; pont cath&#233;drale &#187;, &lt;i&gt;L'&#233;preuve du passeur&lt;/i&gt;, un tableau peint expr&#232;s de Pablo Reinoso, &lt;i&gt;Le silence du diable&lt;/i&gt;, le visage &#233;tonn&#233; et triste de &#171; Irrung auf gr&#252;n &#187;, de Paul Klee.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors la litt&#233;rature selon POL premi&#232;res ann&#233;es : quelques extraits.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cette nuit j'ai couru derri&#232;re toi tu fais les choses vite que tu as &#224; faire &#244; rose l&#224;&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Rose &#244; colonne d'air structure du po&#232;me (comment apprendre &#224; d&#233;s&#233;crire et serai-je meilleur comment approcher sans &#233;crire).&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Dominique Fourcade. &lt;i&gt;Rose- d&#233;clic &lt;/i&gt; (1985)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Que dirais-tu si je me rasais la moustache ? &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Agn&#232;s, qui feuilletait un magazine sur le canap&#233; du salon, eut un rire l&#233;ger, puis r&#233;pondit : &#171; Ce serait une bonne id&#233;e. &#187; &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Emmanuel Carr&#232;re. &lt;i&gt;La moustache&lt;/i&gt; (1986)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La rencontrant un soir dans un couloir, Rose se pencha vers elle pour l'embrasser. Simulant une voix d'homme, l'enfant lui chuchota dans un ralenti effrayant : &#171; Tu connais le docteur ? &#8230;est-ce que tu sais qu'il fait des morts ?... &#187;&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Liliane Giraudon. &lt;i&gt;&#171; La Nuit &#187; &lt;/i&gt; (1986)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;mais entre le vent et le lieu&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;se fait jour l'embrasure vide&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;un obstacle o&#249; s'enferme l'aube&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Joseph Guglielmi. &lt;i&gt;Aube&lt;/i&gt; (1984)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Je ne sais plus exactement. Il a d&#251; me regarder et me reconna&#238;tre et sourire. J'ai hurl&#233; que non, que je ne voulais pas voir. Je suis repartie, j'ai remont&#233; l'escalier. Je hurlais, de cela je me souviens. La guerre sortait dans des hurlements. Six ann&#233;es sans crier. Je me suis retrouv&#233;e chez des voisins. Ils me for&#231;aient &#224; boire du rhum, ils me le versaient dans la bouche. Dans les cris. &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Marguerite Duras. &lt;i&gt;La douleur &lt;/i&gt; (1985)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Exc&#232;s (lyrisme et restriction), m'en tenir au &#171; r&#233;el &#187; (surtout latent, voire anodin condens&#233;), dont nul langage ne fait l'&#233;pargne. Choses, les laisser innomm&#233;es ; r&#233;ceptif, ne pas dire, pas encore, jouir de mon aptitude, apr&#232;s deux d&#233;cennies de travail, &#224; ressentir l'exister qu'elles induisent&#8230;&lt;/i&gt;&lt;br/&gt; Hubert Lucot. &lt;i&gt;Langst &lt;/i&gt; (1984)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;JEAN DE LA VIANDE VIDE et L'HOMME DE GOLIERE&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Nous allons au fond. Nous allons &#224; Fond. Nous voulons sortir. Le monde d'action va accoucher. Nous ne sommes pas n&#233;s.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;L'HOMME DE GOLFIERE&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Si le Monde est immonde, sortons !&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;JEAN DE VIANDE VIDE&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Nous abandonnons tout nos chapeaux et nos id&#233;aux et nous aspirons au trou simple.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt; Val&#232;re Novarina. &lt;i&gt;Le drame de la vie&lt;/i&gt; (1984)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Quel mobile peut pousser un homme qui a beaucoup lu et qui a r&#233;fl&#233;chi &#224; s'embarquer un soir d'&#233;t&#233; sur un grand bateau blanc et &#224; parcourir des milles et des milles sur l'oc&#233;an afin d'aller p&#234;cher &#224; la ligne, tout seul face &#224; l'horizon vide, sur un rivage d&#233;sol&#233; ?&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Emmanuel Hocquard : &lt;i&gt;Aerea dans les for&#234;ts de Manhattan&lt;/i&gt; (1985)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;ciels enlis&#233;s d'elle, lieux crev&#233;s&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;les creux les vides : elle, l'incise&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;ici d&#233;clin. Les l&#232;vres sexuelles&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;silences l'&#238;le des ciels nivel&#233;s&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;en cervelles. L'exil les suicides&lt;/i&gt;&lt;br/&gt; Michelle Grangaud. &lt;i&gt;Memento-fragments, anagrammes&lt;/i&gt;(1987). &lt;br/&gt;
Le po&#232;me cit&#233; est &#171; L'exc&#232;s-l'usine-Le livre des ciels &#187;. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;J'entrepris d'&#233;crire, &#224; l'intention de ma m&#232;re adoptive, une lettre de suicide, que j'enverrais peu avant de me donner la mort, dans les trois jours, une semaine, un mois, je ne savais, mais enfin ce serait chose faite, je veux dire &#233;crire cette lettre.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Explications, remerciements, pardon sollicit&#233;, je t'embrasse et je t'aime, Michel.&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Ren&#233; Belletto. &lt;i&gt;L'enfer&lt;/i&gt; (1986)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Il y a une conduite instinctive qu'on peut essayer d'explorer, qu'on peut rendre au silence. Rendre au silence une conduite masculine est beaucoup plus difficile, beaucoup plus faux, parce que les hommes, ce n'est pas le silence. Dans les temps anciens, dans les temps recul&#233;s depuis des mill&#233;naires, le silence, c'est les femmes. Donc la litt&#233;rature c'est les femmes. Qu'on y parle d'elles ou qu'elles la fassent, c'est elles. &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Marguerite Duras. &lt;i&gt;La vie mat&#233;rielle&lt;/i&gt;. (1987)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Je vois une chose. Elle m'&#233;meut. Je la transcris comme je la vois. Je m'abstiens de tout commentaire. Si j'ai bien d&#233;crit l'objet, il y aura bien quelqu'un pour en &#234;tre &#233;mu, mais aussi quelqu'un pour dire &#171; Mais Bon Dieu &#187;, qu'est ce que c'est que &#231;a ? &#187; Peut-&#234;tre les deux ont-ils raison. &#187;&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Charles Reznikoff (dans un entretien reproduit sur la quatri&#232;me de couverture) &lt;i&gt;Le musicien&lt;/i&gt;, traduit par Emmanuel Hocquard et Claude Richard. (1986)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Alex ne dit jamais grand-chose quand ils sont ensemble. Il marche un peu en avant d'elle, les mains dans les poches de son blouson. Elle ne comprend pas pourquoi il est devenu si triste, depuis qu'elle attend l'enfant.&lt;br class='manualbr' /&gt;J'aurai voulu que &#231;a se passe autrement, c'est tout. &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Patrick Lapeyre. &lt;i&gt;La lenteur de l'avenir&lt;/i&gt; (1987)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;_Bonjour, fait le peintre, je t'avais oubli&#233;.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;_Est-ce jour de peinture ?&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;_C'est tous les jours le jour.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Bernard No&#235;l. &lt;i&gt;Onze romans de l'&#339;il&lt;/i&gt;. (1988)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;une extraordinaire aventure une aventure extraordinaire&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;1&#176;je suis sur le point d'&#233;crire&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;2&#176;je suis dispos&#233; &#224; &#233;crire&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;3&#176;je suis destin&#233; &#224; &#233;crire&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Res est difficilis dietu&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;La chose est difficile &#224; dire&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Jamdudum&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Jamdudum&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;Depuis longtemps.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Olivier Cadiot. &lt;i&gt;L'art poetic' &lt;/i&gt; (1988)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Premier matin par o&#249; commencer bonjour mes beaut&#233;s. Un pied puis l'autre dans la descente du ciel en peau de lit c'est en peau d'ours qu'est ma pens&#233;e j'ai chaud d'une crasse de nuit bonjour mes beaut&#233;s par o&#249; d&#233;marrer.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Christian Prigent. &lt;i&gt;Commencement&lt;/i&gt; (1989).&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;mais les seuls qui auraient pu apercevoir ces torches c'&#233;taient les rares automobilistes qui fon&#231;aient sur le ruban noir de l'autoroute minuscules tr&#232;s &#233;loign&#233;s &#224; quelques kilom&#232;tres de la prison ou peut-&#234;tre un avion qui passe l&#224;-haut mais ils volent tr&#232;s haut l&#224;-haut dans le ciel noir silencieux et ils ne voient rien&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Nanni Balestrini. &lt;i&gt;Les invisibles&lt;/i&gt;, traduit de l'italien par Chantal Moiroud et Mario Fusco (1992)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La tendresse habite chaque parcelle de l'air, aujourd'hui. Le terrible semble avoir recul&#233; jusqu'&#224; l'immense vitre arrondie qui est en m&#234;me temps un miroir et qui, toujours un peu sale, d&#233;couvre de fa&#231;on ind&#233;cise la beaut&#233; du parc.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt;
Marie Depuss&#233;. &lt;i&gt;Dieu g&#238;t dans les d&#233;tails&lt;/i&gt;, sous titr&#233; La Borde, un asile (1993)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Industriellement caduc, le cin&#233;ma redeviendrait un artisanat, pauvre ou de luxe, et il parlerait de tout ce qui reste en plan (s) une fois que sont pass&#233;s les rouleaux compresseurs de la communication m&#233;diatis&#233;e. Un r&#233;sistant ?...Si la t&#233;l&#233;vision v&#233;hicule de la culture, le cin&#233;ma fait passer par des exp&#233;riences&#8230;.Si la t&#233;l&#233; est notre prose (et on ne parlera jamais assez bien), le cin&#233;ma n'a plus de chance que dans la po&#233;sie.&lt;/i&gt;&lt;br/&gt; Serge Daney. &lt;i&gt;Le salaire du zappeur&lt;/i&gt;, Back to the future. (1993)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;On conseilla &#224; un vieux juif russe de se choisir un nom bien am&#233;ricain que les autorit&#233;s d'&#233;tat civil n'auraient pas de mal &#224; transcrire. Il demanda conseil &#224; un employ&#233; de la salle des bagages qui lui proposa Rockefeller, Rockefeller pour &#234;tre s&#251;r de ne pas l'oublier. Mais, lorsque plusieurs heures tard, l'officier d'&#233;tat civil lui demanda son nom, il l'avait oubli&#233; et r&#233;pondait, en yiddish : Schon vergessen (j'ai d&#233;j&#224; oubli&#233;) et c'est ainsi qu'il fut inscrit sous le nom bien am&#233;ricain de John Ferguson.&lt;/i&gt; &lt;br/&gt;
Georges Perec. &lt;i&gt;R&#233;cits d'Ellis Island, histoires d'errance et d'espoir&lt;/i&gt;, avec photos de Robert Bober (1994).&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, pour ne pas terminer, voici la fin du texte de Serge Daney, &#171; Journal de l'an pass&#233; &#187;, publi&#233; dans le premier num&#233;ro de la revue Trafic, hiver 1991. Il me para&#238;t r&#233;sonner exemplairement avec ma perception de &#171; POL, premi&#232;res ann&#233;es &#187;&#8230; et, &#224; vrai dire, des suivantes&#8230; :&lt;br/&gt;
&lt;i&gt;1er novembre. Le premier num&#233;ro de Trafic est sur les rails. Comme on ne sable pas le champagne sur une bouteille &#224; la mer, nous resterons sobres. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Style de Daney</title>
		<link>https://lesliekaplan.net/avec-des-ecrivains/article/style-de-daney</link>
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		<dc:date>2012-06-06T12:08:20Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Leslie Kaplan</dc:creator>



		<description>
                On devrait pouvoir dire : &#8220;Quand on aime la vie, on fait la critique de cin&#233;ma de la vie&#8221;. &#8212; Serge Daney Le Cin&#233;-journal s'ouvre sur deux films &#224; travers lesquels Serge Daney montre ce que c'est, le cin&#233;ma et ce que n'est en aucun cas le cin&#233;ma. Comment ? Ce que c'est le cin&#233;ma : Invraisemblable v&#233;rit&#233;. (&#8230;)
-
&lt;a href="https://lesliekaplan.net/avec-des-ecrivains/" rel="directory"&gt;avec des &#233;crivains&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;On devrait pouvoir dire : &#8220;Quand on aime la vie, on fait la critique de cin&#233;ma de la vie&#8221;. &#8212; &lt;i&gt;Serge Daney&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;Cin&#233;-journal&lt;/i&gt; s'ouvre sur deux films &#224; travers lesquels Serge Daney montre ce que c'est, le cin&#233;ma et ce que n'est en aucun cas le cin&#233;ma. Comment ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que c'est le cin&#233;ma : &lt;i&gt;Invraisemblable v&#233;rit&#233;&lt;/i&gt;. &#8220;Oui, mais comment le prouver&#8221;, d'embl&#233;e Daney s'adresse au lecteur, il lui refile sa question, urgente, enjeu du petit monde des cin&#233;philes, mais aussi bien enjeu pour n'importe qui, oui mais pourquoi, &#8220;comment il y a des films idiots quand on les raconte et bouleversants quand on les voit&#8221;, c'est une question qui touche &#224; ce qu'on appelle &#8220;pompeusement&#8221;, dit Daney, &#8220;l'essence du cin&#233;ma&#8221;, question &#224; laquelle il ne va pas r&#233;pondre directement mais qu'il va d&#233;placer, oui mais vers quoi. Question sur la question.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la place de la r&#233;ponse, introduction du mot qui va &#234;tre le pivot de l'analyse, le mot &lt;i&gt;sourire&lt;/i&gt;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sourire, Daney l'a rep&#233;r&#233; dans des situations tr&#232;s diverses, mais li&#233;es : sourire ricanant des cin&#233;philes opposants aux derniers films de Fritz Lang, et donc &#224; cette &lt;i&gt;Invraisemblable v&#233;rit&#233;&lt;/i&gt;, sourire d&#233;sabus&#233; du vieux Lang lui-m&#234;me vers la fin de sa vie, et retrouv&#233; dans un film, Le M&#233;pris, o&#249; Lang joue son propre r&#244;le, sourire qui renvoie au pire, au mauvais sourire de celui qui se croit sup&#233;rieur, crime de &#231;a, &#8220;le seul crime&#8221;, et rappel historique, le nazisme &#233;voqu&#233; dans un sourire, et la position exemplaire du cin&#233;aste, et retour dans le film, le sourire-rictus du h&#233;ros au moment de la fin, brutale, tellement brutale que certains spectateurs seront peut-&#234;tre tent&#233;s de ricaner et de sourire... &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On est parti du film, on est pass&#233; par le metteur en sc&#232;ne, en vrai et en personnage, on a travers&#233; l'Histoire, la petite, celle des cin&#233;philes, la grande, le nazisme, on est revenu au film et au spectateur du film. Imbrication du r&#233;el et de la fiction.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mot sourire condense toutes ces dimensions, tous ces niveaux, il devient une m&#233;taphore. Daney a trouv&#233; ce sourire &lt;i&gt;dans&lt;/i&gt; le r&#233;el, r&#233;el de l'Histoire, de la vie et du film, et il l'a pris aussi comme &lt;i&gt;du&lt;/i&gt; r&#233;el, du r&#233;el qui fait signe. Signe vers quoi ? vers le sujet du film, qui est, pas moins, le statut de l'id&#233;e, des id&#233;es, la &#8220;passion froide&#8221; des id&#233;es. &#8220;L'innocence est provisoire, vouloir la prouver c'est d&#233;j&#224; &#234;tre coupable. Etre s&#251;r de soi, succomber &#224; la passion froide des id&#233;es et des id&#233;ologies, prendre l'air sup&#233;rieur et ricanant de celui qui a tout pr&#233;vu, qui a r&#233;ponse &#224; tout, qui est &#8220;fou du tout&#8221;, est un &#233;tat dangereux. Dangereux pour les autres.&#8221;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En somme ce film, p&#233;riode am&#233;ricaine, &#8220;p&#233;riode de malheurs, de petits budjets et de s&#233;ries de plus en plus B&#8221;, traite du sujet du si&#232;cle : l'id&#233;e, son caract&#232;re mortif&#232;re, sa pente totalitaire, quand elle commande &#224; l'autre, qu'elle lui assigne une place d&#233;finie une fois pour toutes, fa&#231;on d'en finir avec lui, d'avoir le dernier mot sur lui, moi c'est moi et toi tais-toi, r&#233;currente d&#233;rive du m&#233;pris et diff&#233;rence toujours &#224; r&#233;inventer entre pens&#233;e vivante et id&#233;e, diff&#233;rence qui est &#224; la fois une question dans la vie et dans l'art, dans l'Histoire et dans le cin&#233;ma. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, plus. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Daney montre comment le film agit, non pas comme une th&#232;se qui nous convaincrait mais en nous impliquant, faisant de nous, c'est l'&#8221;infernale&#8221; &#8220;machine-Lang&#8221;, &#224; la fois des spectateurs, des t&#233;moins, des membres du jury, des flics, il nous montre que dans le film, comme toujours chez Lang, &#8220;il n'y a jamais de preuve absolue, pas de fin, pas de certitude, mais un encha&#238;nement sec d'effets et de causes, de mots et de choses, de calembours et d'objets f&#233;tiches, de portes et de secrets derri&#232;re la porte, d'amours fous et d'avals d&#233;raisonnables. A l'infini.&#8221; &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or ce faisant Daney transpose ce qu'il trouve, d&#233;couvre, invente chez Lang, et il invente &#224; son tour une &#233;criture ouverte &#8220;&#224; l'infini&#8221; : &#224; la question du d&#233;but, comment prouver que c'est un grand film, il ne r&#233;pond pas, il d&#233;place sur : comment voir le film, et c'est : ne pas essayer d'&#234;tre malin, entrer &#8220;par plaisir, par jeu _ pas pour avoir le dernier mot&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Expliquer au sens de ramener de l'inconnu au connu ne l'int&#233;resse pas, mais lier, oui, lier, mettre en rapport ce qui semblait sans rapport, &#8220;les mots et les choses&#8221;, tous les sourires et le sujet du film, la passion de l'id&#233;e totale et la machine-Lang, et comment vivre puisque c'est bien ce qui est associ&#233; &#224; comment voir, comment vivre sans vouloir &#234;tre &#8220;malin&#8221;, comment reconna&#238;tre la valeur du jeu et du plaisir, et comment, si on a &#233;t&#233; dupe, saisir qu'on y est pour quelque chose, que la v&#233;rit&#233; d'un sujet ou d'un personnage se donne dans ce qu'il dit, quand il parle sans savoir, dans le d&#233;sordre, mais pourtant responsable, et comment, devant cette &#8220;invraisemblable v&#233;rit&#233;&#8221; qui est la v&#233;rit&#233; tragique des histoires dans lesquels les humains sont pris, arriver &#224; transformer la col&#232;re en humour ou en &#8220;&#233;clat de rire&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas de preuve absolue que Lang est grand, mais par le jeu de l'&#233;criture, comme Lang l'a fait par le jeu de la mise en sc&#232;ne, du d&#233;but questionnant &#224; la fin suspendue, Daney &#233;crit avec Lang, pas sur, avec, et c'est cette fa&#231;on d'&#233;crire avec qui est la marque de son respect pour le lecteur, &#224; qui, comme Lang, il &#8220;donne tous les &#233;l&#233;ments&#8221;, sans jamais lui &#8220;m&#226;cher la besogne&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Creusons cet &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt;, continuons. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment est-ce que Daney montre que &lt;i&gt;Moi, Christiane F., 13 ans, drogu&#233;e, prostitu&#233;e &lt;/i&gt; n'est en aucun cas un film ? Il aurait pu dire : c'est plein de clich&#233;s, etc. A ce moment l&#224;, complicit&#233; avec le lecteur sur le dos du film. Aucun int&#233;r&#234;t, le lecteur est confort&#233; dans ce qu'il croit savoir, passif et &#8220;paresseux&#8221;, et Daney n'a pas fait son travail. Alors ? Il prend le mot clich&#233;, l&#224; aussi tout le monde croit savoir de quoi il s'agit, il le tourne autrement, et des clich&#233;s sur la drogue il passe aux clich&#233;s sur le clich&#233; et aux clich&#233; sur la v&#233;rit&#233;. Au lieu de prendre le clich&#233; comme une &#233;vidence, et &#224; ce moment l&#224;, rien &#224; dire, &#8220;&#224; quoi bon&#8221;, il prend le clich&#233; par l'effet qu'il produit, aucun, ou cet effet de paresse, et il met en rapport clich&#233;, &#233;chantillon sociologique, v&#233;rit&#233; imparable, constat. Ce qui fait que le lecteur se pose en creux une question &#224; laquelle il n'est pas n&#233;cessairement habitu&#233; : une v&#233;rit&#233; qui n'est pas imparable, c'est quoi ? Pourquoi &#8220;une chose vraie, quand elle arrive &#224; un &#233;chantillon sociologique, se met &#224; sonner faux&#8221; ? Pourquoi dans la repr&#233;sentation de l'engrenage, et dans l'accablement devant l'engrenage, quelque chose est pourri ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La v&#233;rit&#233; est du c&#244;t&#233; du personnage, pas du cas. Le cas r&#233;duit, transforme en objet, &#8220;on ne s'int&#233;resse pas &#224; un cas, on se penche sur lui&#8221;, et ajoute Daney, qui enfonce le clou du sadisme contenu dans un regard soi-disant scientifique, &#8220;d&#233;sint&#233;ress&#233;&#8221;_ il a sous-titr&#233; son texte, &#8220;la drogue tue, la sociologie aussi&#8221;_&#8220;on se penche d'autant plus qu'on est bien s&#251;r de ne jamais tomber&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cas, on ne l'aime pas, il n'est pas l&#224; pour &#231;a, mais pour conforter dans des certitudes, c'est le personnage qu'on aime parce que le personnage, on est avec, et c'est seulement si un cin&#233;aste a un regard, engage son regard, son regard et son &lt;i&gt;art&lt;/i&gt;, qu'il y a de la v&#233;rit&#233;, une v&#233;rit&#233; qui fait bien plus que &#8220;concerner&#8221; le spectateur, qui l'&#8220;implique&#8221; dans sa solitude de sujet.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;L'amour va de pair avec la fiction&#8221;, l'amour et le risque de l'amour. Ce qu'il y a sous le constat accablant, la v&#233;rit&#233; imparable, l'engrenage in&#233;luctable, c'est le confort du voyeur impuissant. &#8220;Il s'agit donc bien d'un film porno&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Daney continue &#224; penser avec. Avec le drogu&#233;, qui &#8220;n'a pas de chance&#8221;, ni dans la vie, ni au cin&#233;ma. Avec le film, avec qui il dialogue, m&#234;me si pour lui c'est un non-film. Avec le lecteur, &#224; qui il ne d&#233;montre pas de fa&#231;on imparable que le film est mauvais, mais &#224; qui il demande, &#224; lui aussi, de penser.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux textes sont exemplaires de la mani&#232;re d'&#233;crire de Daney, oui mais pourquoi ? Le style, c'est le mouvement de la pens&#233;e, et le style de Daney correspond &#224; l'esth&#233;tique des films qu'il aime, il adopte dans la forme qu'il invente une &#233;thique d'&#233;crivain qui correspond &#224; l'&#233;thique du cin&#233;ma qu'il d&#233;fend.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Daney prend et montre les metteurs en sc&#232;ne, et les films, dans une histoire,&lt;br/&gt;
pas dans un sc&#233;nario, &lt;br/&gt;
il les prend et les montre comme des personnages, &lt;br/&gt;
pas comme des cas, pas comme des objets d'&#233;tude,&lt;br/&gt;
il les consid&#232;re &#224; la bonne distance, &lt;br/&gt;
celle qui permet de saisir leurs enjeux, leurs questions,&lt;br/&gt;
il donne sa chance, laisse le champ libre, laisse se d&#233;ployer, il donne le temps,&lt;br/&gt;
dans ses textes les metteurs en sc&#232;ne, et les films, sont des porte-questions,&lt;br/&gt;
dans une histoire qui est en train de se faire, au pr&#233;sent,&lt;br/&gt;
ni une &#233;vocation, ni une illustration, une histoire au pr&#233;sent,&lt;br/&gt;
qui commence toujours au milieu,&lt;br/&gt;
o&#249; le sens est dans le d&#233;tail, pas dans l'id&#233;e, pas dans l'anecdote,&lt;br/&gt;
o&#249; la fin est ouverte, suspendue,&lt;br/&gt;
o&#249; les dialogues sont des paroles vivantes, pas des mots d'auteur,&lt;br/&gt;
et cette histoire il l'&#233;crit avec le metteur en sc&#232;ne, l'acteur, les personnages, et le lecteur,&lt;br/&gt;
parfois m&#234;me le film est son interlocuteur,&lt;br/&gt;
dans ses textes pas de preuve absolue, pas de certitude, mais de la pens&#233;e,&lt;br class='autobr' /&gt;
il pense, lie, met en rapport,&lt;br/&gt;
et le plaisir d'&#233;crire est explicite, explicit&#233;, la valeur du plaisir et du jeu est l&#224;, en acte.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plaisir de voir, d'entendre, de penser, et de jouer, est au coeur de la forme-Daney, de sa fa&#231;on d'&#233;crire et de transmettre.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jouer, c'est inventer, et inventer des dispositifs pour exp&#233;rimenter, par exemple la bonne distance pour qu'on voit les metteurs en sc&#232;ne en action, en train de travailler, aux prises avec leur travail, comme des personnages dans une histoire, une histoire en train de se faire, au pr&#233;sent, ce qui fait qu'un film n'est jamais montr&#233; comme un produit, ou une chose achev&#233;e, point de vue acad&#233;mique, ou branch&#233;, ou branch&#233;-acad&#233;mique. Le travail : d'un sujet toujours singulier, qui pourrait toujours ne pas le faire, ou faire autrement, et qui est en m&#234;me temps fait par ce qu'il fait, ses actes. A l'oppos&#233; du point de vue d'un critique qui &#8220;se pencherait sur&#8221;, qui consid&#233;rerait le cin&#233;aste ou le film comme un objet ext&#233;rieur, qui le ram&#232;nerait &#224; du connu, &#224; un sc&#233;nario pr&#233;&#233;tabli.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenons Bunuel, dans Bunuel essentiel. Il est d'embl&#233;e pr&#233;sent&#233; comme unique. &#8220; Les films de Bunuel ressemble &#224; Bunuel qui ne ressemble &#224; rien&#8221;, d'embl&#233;e en action, en train de r&#233;duire les choses &#224; &#8220;l'os de leur logique interne&#8221;, en train de mettre en sc&#232;ne ce qui se passe &#8220;entre des &#234;tres humains&#8221;, de fabriquer lui-m&#234;me ses bruitages, et de filmer une sc&#232;ne &#8220;qui jamais ne commence vraiment qu'il y ait d&#233;j&#224; &#224; l'&#233;cran au moins deux personnages&#8221;. Peu d'adjectifs pour caract&#233;riser le monde montr&#233; par Bunuel_ &#224; part &#8220;bunuelien&#8221;_ mais beaucoup de verbes, et le lecteur est amen&#233; &#224; entrer dans &lt;i&gt;Cet obscur objet du d&#233;sir&lt;/i&gt;, et &#224; se trouver de plein pied non seulement avec le cin&#233;aste mais avec ses personnages, en particulier avec le domestique Martin qui aimerait faire ses petits commentaires d&#233;sobligeants, mais non, c'est interdit. On est dedans et en m&#234;me temps avec, c'est la bonne distance pour jouer et pour penser.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Verbes aussi pour Ford, qui arrive dans John Ford for ever en &#233;ructant &#8220;Je ne veux pas voir de poils de nez sur un &#233;cran de quinze m&#232;tres&#8221;, et en filmant &#8220;si vite qu'il fait deux films &#224; la fois : un film pour conjurer le temps... et un film pour sauver le moment...&#8221;. Portrait du personnage Ford en action, et du coup le lecteur aussi est actif, identifi&#233; qu'il est &#224; ce que Ford demande, comme le montre Daney, au spectateur, mis devant ce que &#231;a implique pour lui, de voir un film de Ford : avoir l'oeil vif, le regard qui pourra saisir &#8220;ce qui surgit &lt;i&gt;au milieu&lt;/i&gt; de l'image, toujours&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut noter que ce n'est pas seulement quand il s'agit de cin&#233;astes qu'il aime que Daney &#233;crit de cette fa&#231;on mais m&#234;me quand il &#233;met des r&#233;serves, m&#234;me quand il d&#233;teste, il se place du point de vue des enjeux, il prend le metteur en sc&#232;ne dans son travail.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que le lecteur verra Ren&#233; Clair luttant contre la &#8220;fatalit&#233; du sc&#233;nario&#8221;, sans gagner, et fabriquant ses films comme le seront les futurs &lt;i&gt;clips&lt;/i&gt;, sans singularit&#233;, sans dur&#233;e enregistr&#233;e, sans besoin donc de ce &#8220;bain sonore&#8221; que le &lt;i&gt;clip&lt;/i&gt; viendra en effet plus tard recouvrir. Il verra aussi B&#233;neix, ses questions, son Bien, son Mal, ses objets et ses d&#233;cors, dans toutes leurs dimensions de pub, et il verra, se d&#233;coupant sur fond de travail de deuil &#233;vit&#233;, c'est-&#224;-dire sur fond de veulerie et de m&#233;diocrit&#233; satisfaites, le cin&#233;aste Berri fabriquant son &lt;i&gt;Uranus&lt;/i&gt; avec une &#8220;bande d'acteurs aim&#233;s du public en train de &lt;i&gt;sauver&lt;/i&gt; leurs personnages de l'inint&#233;r&#234;t ou du folklore rance. Dans la tradition du cin&#233;ma de Qualit&#233; Fran&#231;aise...&#8221;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais que ce soit Clair, B&#233;neix ou Berri, ces cin&#233;astes sont montr&#233;s dans l'histoire qu'ils se sont faite, ils auraient toujours pu faire autrement, ils n'avaient aucune n&#233;cessit&#233; &#224; faire comme ils ont fait. Le &lt;i&gt;point de vue&lt;/i&gt; de Daney sur la r&#233;alit&#233; l'ouvre &#224; une dimension de fiction, de narration. C'est pourquoi Daney peut &#8220;voir le racisme comme un &#233;chec du r&#233;cit&#8221;(dans son analyse de &lt;i&gt;L'Ann&#233;e du Dragon&lt;/i&gt; ). C'est pourquoi il n'y a pas d'anecdotes dans ses textes_ m&#234;me pas quand lui-m&#234;me parle d'anecdotes, &#224; propos de &lt;i&gt;Laura&lt;/i&gt;, &#8220;le nombre de gens simplement v&#233;x&#233;s sur le projet-Laura est ahurissant&#8221;_ : il s'agit de d&#233;tails qui ont un sens, particulier, dans une histoire toujours singuli&#232;re dont il fait le r&#233;cit.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais encore.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est non seulement par son point de vue, c'est par sa fa&#231;on m&#234;me de se saisir de l'&#233;criture que Daney fait ressortir la potentialit&#233; de fiction qui existe toujours dans les mots, dans le langage pris comme un tout. Amour des m&#233;taphores et des titres, Citizen Ca&#239;n et De Mille couleurs, et Stella, &#233;thique et &#233;tique, jeux de mots et assonances,&#8220;ratur&#233;e, rat&#233;e, ratatin&#233;e&#8221;, acc&#233;l&#233;rations et parenth&#232;ses, petits arr&#234;ts pour repartir, une &#8220;forme et fatigue (physique)&#8221;, joie des images, des adjectifs, des rapprochements impr&#233;vus et &#233;vidents, &#8220;&#233;motion caram&#233;lis&#233;e et sentiments choucrouteux&#8221; attrap&#233;s dans les films autrichiens post-nazi, condensations et d&#233;finitions, le cin&#233;ma, c'est &#8220;l'&#233;motion des commencements&#8221;, sa vocation, c'est &#8220;articuler le pr&#232;s et le loin&#8221;, la pens&#233;e passe par le raccourci, l'&#233;tincelle, l'esprit, et voil&#224; &#8220;les westerns de Sergio Leone (dits &#8220;spagetti&#8221; sans doute parce que leur auteur, au fond, est de la bonne p&#226;te dont on faisait les humainistes)&#8221;, jubilation pure et simple du langage, franche rigolade, feux d'artfice, &#8220;gaiet&#233; et libert&#233;&#8221; infinies comme le dit Daney &#224; propos de &lt;i&gt;Monsieur Arkadin&lt;/i&gt;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jeu avec des personnages r&#233;els, la super-star Delon par exemple dans &lt;i&gt;Le Choc&lt;/i&gt;, imaginer ce qui lui irait le mieux, au fond, l&#224; o&#249; elle en est et puisqu'elle ne veut qu'une chose, &#233;liminer tout ce qui n'est pas elle : &#8220;un court-m&#233;trage&#8221;, ou jeu avec une publicit&#233; pour papier-toilette, mais pour apprendre aussi &#224; saisir ce que c'est, le d&#233;coupage-pub, et ce qu'elle veut, la pub, jeu d'entrer et de sortir du film, on est dedans et dehors, comme il est dit &#224; propos de El, le personnage, &#8220;&#233;videmment m&#234;me dans le film El finit par faire scandale&#8221;, toujours le va-et-vient entre r&#233;alit&#233; et fiction, &#8220;et si ce n'&#233;tait pas un film ce serait quoi ?&#8221;, jusqu'&#224; prendre les films eux-m&#234;mes comme interlocuteurs, &#8220;Laisse-moi te poser une colle, dit le film&#8221;, ou &#8220;Ne suis-je donc que cela, g&#233;mit le film&#8221;, ou encore &#8220;Qu'est-ce que tu fais tout seul sur la Cinq&#8221;...&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ecriture au pr&#233;sent, &#233;criture de la rencontre. M&#234;me les id&#233;es sont rencontr&#233;es, et passe dans ces textes le &#8220;didactisme subtil&#8221; que Daney rep&#232;re chez Sergio Leone : &#8220;on ne dit pas qu'il y a la guerre, on la rencontre en cours de film et on sent soudain qu'elle est install&#233;e depuis longtemps et que c'est une horreur&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ecriture qui souligne, distancie, retourne, prend les choses autrement, et toujours les mots sont en m&#234;me temps un outil pour penser le monde, comme Daney dit que le cin&#233;ma est &#8220;une bo&#238;te &#224; outils&#8221;, ou encore que &#8220;le champ-contre champ n'est pas une figure de style dat&#233;e mais &#8220;de la pens&#233;e&#8221;&#8221;, et que &#8220; &#8220;montage&#8221; et &#8220;gros plan&#8221; sont les cadeaux que le cin&#233;ma a fait au XX&#232;me si&#232;cle et que c'est fait pour qu'on s'en serve&#8221;... Ecriture qui met en place un jeu avec la r&#233;alit&#233;, un &#233;cart, un possible et un jeu, mais cette libert&#233; n'est pas n'importe quoi, c'est prendre la r&#233;alit&#233; au s&#233;rieux et montrer en m&#234;me temps sa non-n&#233;cessit&#233;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi les oppositions dialectiques, &#224; propos de Mocky : &#8220;1) Mocky a du m&#233;tier : pourtant il ne cesse d'inventer&#8221;, &#8220;2) Mocky ne flatte pas ses acteurs : pourtant il les aime&#8221;, &#8220;3) Mocky est amer : pourtant il ne c&#232;de pas au m&#233;pris&#8221;. Il s'agit &#224; la fois d'une description tout-&#224;-fait r&#233;aliste du travail de Mocky, et en m&#234;me temps il y a l&#224; une th&#233;orie, comme toujours, une &#233;thique. Or cette &#233;thique est aussi celle de Daney, l&#224;, en acte : avec ces oppositions subtiles et dr&#244;les, et la num&#233;rotation qui les fait ressortir, l'&#233;criture produit un rythme bondissant, on d&#233;colle, et ce &#8220;saut&#8221; permet de penser.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le saut n'est pas &#224; sous-estimer. Le &#8220;saut&#8221; est &#8220;la vraie r&#233;ponse &#224; la terreur&#8221; pourrait-on dire, rapprochant Kafka pour lequel &#8220;&#233;crire, c'est sauter en dehors de la rang&#233;e des assassins&#8221; et Daney, lorsqu'il souligne : &#8220;Prends Lubitsch, c'est un des plus grands cin&#233;astes, mais on ne pense jamais &lt;i&gt;d'abord&lt;/i&gt; &#224; lui, parce qu'il est le seul &#224; avoir montr&#233; que la vraie r&#233;ponse &#224; la terreur, ce n'est pas la vertu mais le non-renoncement au plaisir. Comme Chaplin, du reste&#8221;. Saut et plaisir sont li&#233;s justement par le plaisir de penser, &#8220;sauter&#8221; permet de penser, et penser est un plaisir, une bonne fa&#231;on de contrer la &#8220;terreur&#8221; et les &#8220;assassins&#8221; que sont le dogmatisme de l'id&#233;e ou le ressassement naturaliste d&#233;j&#224; d&#233;sign&#233;s dans les deux textes qui ouvrent le &lt;i&gt;Cin&#233;-journal&lt;/i&gt;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et bien s&#251;r ni bonnes intentions, ni l'intelligence, n'emp&#234;chent la faute : Schl&#246;ndorff (&lt;i&gt;Le Faussaire&lt;/i&gt; ) &#8220;tombe dans le pi&#232;ge de la pub-Dubonnet, disant l'horreur du spectacle &#224; l'aide du spectacle de l'horreur. Il ne sait pas inventer la distance, il ne sait rien faire de ce spectacle...&#8221;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notons que le saut suppose l'invention &#224; la fois d'un point d'appui, dans le cas d'un &#233;crivain : les mots, et d'un espace. Dans un entretien o&#249; Daney parle de l'information pendant la Guerre du Golfe il dit : &#8220;Ce qui est humain, ce n'est pas de tout colmater avec du visuel (la t&#233;l&#233; occidentale), ce n'est pas non plus de basculer du c&#244;t&#233; de l'aveuglement volontaire (la rue arabe), c'est de toujours laisser libre la case vide qui permet de &#8220;monter&#8221;, comme le z&#233;ro permet de compter. Mais c'est surtout emp&#234;cher qu'une &lt;i&gt;surimage&lt;/i&gt; occupe cette case pour de bon.&#8221; Cette question du &lt;i&gt;vide&lt;/i&gt; vaut aussi &#224; l'int&#233;rieur de l'&#233;criture, c'est le creux, la place laiss&#233;s pour que le lecteur, non gav&#233;, puisse se mouvoir, se d&#233;placer, penser. C'est ce qui se passe quand il y a du jeu, et du jeu entre, c'est ce qui se passe aussi par un mouvement que Daney appelle &#8220;l'irr&#233;gularit&#233;&#8221;, il s'agit de Mocky mais &#233;galement de Renoir et de Bunuel : le fait d'inclure les id&#233;es &#8220;parasites&#8221;, les d&#233;tails &#8220;inutiles&#8221;, les notations &#8220;en passant&#8221;, &#8220;lorsque la vie n'a pas encore tri&#233; et se refuse &#224; trop vite signifier&#8221;. Pas de texte clos, des chutes &#233;tonnantes, surprenantes, mais pas de fins, des associations, des passages, de l'ouvert, du suspens.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ecrire, comme C&#233;zanne disait vouloir peindre, &#8220;par tous les c&#244;t&#233;s en m&#234;me temps&#8221;. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Force et rigueur de la multiplicit&#233; des niveaux, des dimensions, &#233;lasticit&#233;, le langage condense, d&#233;ploie, tourne autour, accompagne, &#8220;&#224; chaque instant il se passe quelque chose&#8221; (Daney sur Mocky encore). &#8220;Euphorie&#8221;, joie et euphorie. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais en m&#234;me temps que la possibilit&#233; et le plaisir de penser, ces aller-retours entre fiction et r&#233;alit&#233; cr&#233;ent une extraordinaire &#233;motion. D'o&#249; vient cette &#233;motion ? Elle vient de ce que nous avons saisi par ces mouvements d'aller et de retour, par ces textes, que nous sommes tous dans le m&#234;me monde, nous humains et nos oeuvres, dans le m&#234;me monde, il n'y en a pas d'autre, voir un film, lire un livre, est une exp&#233;rience, elle est pr&#233;caire, et n&#233;cessaire, et unique, et urgente, nous sommes tous mortels.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Maurice Blanchot</title>
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		<dc:date>2012-06-06T11:35:23Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Leslie Kaplan</dc:creator>



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                Quand j'ai envoy&#233; le manuscrit de mon premier livre, L'Exc&#232;s-l'usine, &#224; Maurice Blanchot, je lui ai &#233;crit : &#8220;J'ai d&#233;couvert L'espace litt&#233;raire : et j'ai &#233;t&#233; sid&#233;r&#233;e, tout ce que vous disiez de Rilke, &#8220;l'homme sans paupi&#232;res&#8221;, &#8220;celui qui ne peut se d&#233;tourner&#8221;, c'&#233;tait ce que je &#8220;savais&#8221; de l'ouvrier. Scandale : (&#8230;)
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&lt;a href="https://lesliekaplan.net/avec-des-ecrivains/" rel="directory"&gt;avec des &#233;crivains&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Quand j'ai envoy&#233; le manuscrit de mon premier livre, &lt;i&gt;L'Exc&#232;s-l'usine&lt;/i&gt;, &#224; Maurice Blanchot, je lui ai &#233;crit :&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;J'ai d&#233;couvert &lt;i&gt;L'espace litt&#233;raire&lt;/i&gt; : et j'ai &#233;t&#233; sid&#233;r&#233;e, tout ce que vous disiez de Rilke, &#8220;l'homme sans paupi&#232;res&#8221;, &#8220;celui qui ne peut se d&#233;tourner&#8221;, c'&#233;tait ce que je &#8220;savais&#8221; de l'ouvrier. Scandale : l'Ouvert c'est le Po&#232;me_ et l'Ouvert, c'est l'Usine _ ce &#8220;nulle part sans non&#8221;. Bien s&#251;r tout est dans le quart de tour qui fait passer de l'un &#224; l'autre_mais de cela, je ne peux parler.&#8221;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense que ce passage de &#8220;l'Ouvert, c'est l'Usine&#8221; &#224; &#8220;l'Ouvert, c'est le Po&#232;me&#8221;, a toujours &#233;t&#233; l'objet de ma question depuis que j'&#233;cris, et je pense aussi que ce sont LES MOTS de Maurice Blanchot qui ont permis &#224; la fois que je formule les choses de cette fa&#231;on et que j'avance en gardant cette question ouverte.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai toujours eu le sentiment d'&#234;tre &#233;cout&#233;e par les mots de Blanchot, accueillie, &#233;cout&#233;e, soutenue et pouss&#233;e en avant.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maurice Blanchot : sa fa&#231;on pr&#233;cise, particuli&#232;re, de parler du malheur.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8220;Quelqu'un se met &#224; &#233;crire, d&#233;termin&#233; par le d&#233;sespoir&#8221;... &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Douceur absolue de ce &#8220;quelqu'un&#8221;, douceur qui permet de parler de cette chose brutale : le d&#233;sespoir. D'en parler et de la transformer en question. Une question qui pourrait &#234;tre lancinante, torturante, et personne ne peut dire qu'elle ne l'est pas, mais en m&#234;me temps elle vient d'ailleurs que de soi, d'un lieu large, g&#233;n&#233;ral, enveloppant, et de cette fa&#231;on, elle est &#224; la fois exigente et apaisante.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me semble que ce qui dans les mots de Blanchot m'a aid&#233;e &#224; poursuivre, &#224; avancer, c'est que dans ses mots il y a toujours eu, j'ai toujours trouv&#233;, un point d'appui possible, ce qui veut dire : toujours l'aspect double, contradictoire qui donne une dimension vivante (oui), une tension, au d&#233;sespoir lui-m&#234;me, qui l'interroge, justement pas en le repoussant, mais en le maintenant, en le relan&#231;ant, en le transformant en autre chose.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Quelqu'un se met &#224; &#233;crire, d&#233;termin&#233; par le d&#233;sespoir. Mais le d&#233;sespoir ne peut rien &lt;i&gt;d&#233;terminer&lt;/i&gt;, &#8220;il a toujours et tout de suite d&#233;pass&#233; son but&#8221;(Kafka, &lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt;, 1910). Et, de m&#234;me, &#233;crire ne saurait avoir son origine que dans le &#8220;vrai&#8221; d&#233;sespoir, celui qui n'invite &#224; rien et d&#233;tourne de tout, et d'abord, retire sa plume &#224; qui &#233;crit. Cela signifie que les deux mouvements n'ont rien de commun que leur propre ind&#233;termination, n'ont donc rien de commun que le mode interrogatif sur lequel on peut seulement les saisir. Personne ne peut se dire &#224; soi-m&#234;me : &#8220;je suis d&#233;sesp&#233;r&#233;&#8221;, mais &#8220;tu es d&#233;sesp&#233;r&#233; ?&#8221; et personne ne peut affirmer : &#8220;J'&#233;cris&#8221;, mais seulement : &#8220;&#233;cris-tu ? oui ? tu &#233;crirais ?&#8221;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est d'abord dans &lt;i&gt;L'espace litt&#233;raire&lt;/i&gt; que j'ai rencontr&#233; les paroles de Kafka qui m'ont tellement accompagn&#233;e :&lt;br/&gt;
&#8220; &#8220;La consolation de l'&#233;criture, remarquable, myst&#233;rieuse, peut-&#234;tre salvatrice : c'est sauter hors de la rang&#233;e des meurtriers, observation qui est acte. Il y a observation-acte dans la mesure o&#249; est cr&#233;&#233;e une plus haute sorte d'observation, plus haute, non plus aig&#252;e, et plus elle est haute, inacessible &#224; la &#8220;rang&#233;e&#8221; des meurtriers, moins elle est d&#233;pendante, plus elle suit les lois propres de son mouvement, plus son chemin monte, joyeusement, &#233;chappant &#224; tous les calculs&#8221; (Kafka, &lt;i&gt;Journal&lt;/i&gt;, 22 janvier 1922). Ici la litt&#233;rature s'annonce comme le pouvoir qui affranchit, la force qui &#233;carte l'oppression du monde, ce monde o&#249; &#8220;toute chose se sent serr&#233;e &#224; la gorge&#8221;, elle est le passage lib&#233;rateur du &#8220;Je&#8221; au &#8220;Il&#8221;, de l'observation de soi-m&#234;me qui a &#233;t&#233; le tourment de Kafka &#224; une observation plus haute, s'&#233;levant au-dessus d'une r&#233;alit&#233; mortelle, vers l'autre monde, celui de la libert&#233;.&#8221; &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a ce mot de Kafka, &#8220;joyeusement&#8221;, et sa d&#233;finition de &#8220;l'observation-acte&#8221;, et, les soulignant, les mots de Blanchot : pouvoir, force, et en m&#234;me temps, aucun volontarisme, pas de &#8220;il faut&#8221;, aucun triomphalisme, donc aucun rejet pour ce qui serait encore sans force, sans pouvoir, sans joie. Accueil.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Accueil, et recherche d'un chemin.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le point de d&#233;part : le d&#233;sespoir_le malheur_le mauvais infini_la mort anonyme...et en m&#234;me temps toujours : ouvrir, ouvrir, ne pas en rester l&#224;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une &#233;l&#233;vation peut-&#234;tre, une lib&#233;ration s&#251;rement, qui a pris pour moi la forme d'un retournement.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mots de Rilke comment&#233;s par Blanchot donnaient pr&#233;cis&#233;ment, concr&#232;tement, mat&#233;riellement le malheur de l'Usine.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils allaient &#224; l'essentiel, tout en restant dans &#8220;les choses&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'ouvrier, &#234;tre l&#224;, &#8220;ne pas se d&#233;tourner&#8221;, comme dit Rilke, &#234;tre &#8220;l'homme sans paupi&#232;res&#8221;, comme dit Hofmannsthal, est une condition forc&#233;e, oblig&#233;e, n&#233;cessaire, sans choix, c'est vivre une existence ali&#233;n&#233;e, une existence v&#233;ritablement folle.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est-&#224;-dire : il y avait chez Blanchot une connaissance intime du malheur, ou le malheur &#233;prouv&#233; comme malheur intime : c'est ce qui a eu aussi un &#233;cho pour moi et qui est il me semble la caract&#233;ristique du mouvement de Mai &#8216;68 : une contestation non pas &#224; partir d'un savoir scientifique, d'un discours qui d&#233;finissait des causes g&#233;n&#233;rales, exactes ou non, mais la tentative de trouver une action collective &#224; partir de l'intime-universel.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui fait que les textes et la position de Maurice Blanchot sur &#8216;68, textes et position que j'ai connus seulement apr&#232;s-coup, m'ont toujours parus &#233;vidents, lui correspondre.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est par la lecture de Blanchot, &lt;i&gt;L'entretien infini&lt;/i&gt;, que j'ai lu &lt;i&gt;L'esp&#232;ce humaine&lt;/i&gt;, le livre de Robert Antelme, qui reste pour moi exemplaire de cette exigence : saisir l'extr&#234;me, penser la mort, penser le meurtre, dans les mots m&#234;me du d&#233;tail, de l'intime.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est s&#251;rement ce qui a fait un lien pour moi avec la psychanalyse : l'accueil du malheur dans son intimit&#233;, et toujours en m&#234;me temps le d&#233;sir (&#8220;le d&#233;sir, oui, toujours&#8221;, Breton cit&#233; par Blanchot) de prendre appui sur les mots pour &#8220;sauter&#8221;, pour d&#233;cider de cet acte si &#233;tonnant qu'est le saut. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En somme un accueil qui s&#233;pare, qui permet de se s&#233;parer.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le chemin qui suit est d&#233;fini par la patience. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La faute la plus grave est l'impatience (le seul p&#234;ch&#233;, peut-&#234;tre, d'apr&#232;s Kafka comment&#233; par Blanchot), impatience qui est la m&#233;connaissance &#8220;du bonheur et du malheur de la figuration, de cette exigence par laquelle l'homme de l'exil est oblig&#233; de se faire de l'erreur un moyen de v&#233;rit&#233; et de ce qui le trompe ind&#233;finiment la possibilit&#233; ultime de saisir l'infini&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'impatience : ce mot prenait un &#233;cho particulier au sortir des ann&#233;es 68-70, ann&#233;es qui fr&#244;laient le totalitarisme, le terrorisme. Bagarre de chacun, et &#224; l'int&#233;rieur de lui-m&#234;me, contre le discours. Image, idole, dogme, oubli du cheminement.&#8220;Vouloir l'unit&#233; tout de suite&#8221;, tout ce que cela a pu engendrer, aussi, d'horreur.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et trouver chez Blanchot le rapport entre &#8220;les mots&#8221; et une position dans la vie, une position &#233;thique. Le &#8220;nulle part sans non&#8221; &#233;claire le monde comme il est &#233;clair&#233;, d&#233;j&#224; depuis toujours, par lui. C'est-&#224;-dire : la litt&#233;rature pense et elle t&#233;moigne du r&#233;el. Et cette forme particuli&#232;re de pens&#233;e qui est la litt&#233;rature et son rapport au r&#233;el se nouent dans l'&#233;thique de la litt&#233;rature.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On retrouve le questionnement comme une fa&#231;on d'&#234;tre au monde, ou de saisir et de vivre le monde comme &#233;tonnement, surprise, rencontre.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et commencement.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Blanchot m'a toujours paru tenir compte de l'enfant, l'enfant qui est toujours l&#224;, dans l'adulte, et sp&#233;cialement dans l'adulte qui est pass&#233; par une enfance sans enfance (Rilke, Kafka...), qui a d&#251; tellement oeuvrer pour sortir de &#8220;l'inf&#226;me bouillie originelle&#8221; (Kafka), cet enfant qui est en m&#234;me temps un commencement, toujours pr&#233;caire, jamais acquis :&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8220;...la voiture d'enfant, passant devant lui, se souleva l&#233;g&#232;rement pour franchir le seuil et la jeune femme, apr&#232;s avoir lev&#233; la t&#234;te pour le regarder, disparut &#224; son tout.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette courte sc&#232;ne me souleva jusqu'au d&#233;lire. Je ne pouvais sans doute pas compl&#232;tement me l'expliquer et cependant j'en &#233;tais s&#251;r, j'avais saisi l'instant &#224; partir duquel le jour, ayant but&#233; sur un &#233;v&#233;nement vrai, allait se h&#226;ter vers sa fin. Voici qu'elle arrive, me disais-je, la fin vient, quelque chose arrive, la fin commence. J'&#233;tais saisi par la joie&#8221;. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce passage est au milieu de &lt;i&gt;La folie du jour&lt;/i&gt;, et c'est apr&#232;s ce moment absolu que la folie la plus folle se d&#233;cha&#238;ne.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le commencement, le pr&#233;caire.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;La parole &#233;crite ; nous ne vivons plus en elle, non pas qu'elle annonce &#8220;hier ce fut la fin&#8221;, mais elle est notre d&#233;saccord, le don du mot pr&#233;caire &#8221; (&lt;i&gt;L'&#233;criture du d&#233;sastre&lt;/i&gt; ).&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pr&#233;caire est li&#233; &#224; la parole, &#224; l'inqui&#233;tude au sein m&#234;me de l'appui : les mots, au sein m&#234;me de cette vie vivante des mots. La parole, si faible, si peu de choses/et pourtant, si forte, si grande/ et pourtant.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Le langage est la vie qui porte la mort et se maintient en elle&#8221; : c'est aussi que le langage est une mati&#232;re polys&#233;mique, ouverte au hasard...au jeu..., et une adresse &#224; l'autre, mais quel autre ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel langage, quelle parole_quelle &#233;criture_ faut-il pour que l'autre soit. Cette interrogation est au coeur m&#234;me de l'acte de parler, ce n'est pas une question de morale, o&#249; il faudrait se conformer &#224; une obligation, mais d'&#233;thique, qui d&#233;finit la position du sujet parlant, &#233;crivant, dans le monde, sa fa&#231;on particuli&#232;re de r&#233;pondre au r&#233;el. Ce que l'on lit &#224; travers le travail de Blanchot, c'est comment l'&#233;thique d'un auteur est toujours &#224; chaque fois &#224; l'oeuvre dans les formes, dans le mouvement de la pens&#233;e, le style.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment &#233;crire pour que le mot soit v&#233;ritablement un don, c'est-&#224;-dire, aussi, pour que l'autre puisse le recevoir : comment &#233;crire en dehors du discours meurtrier, du savoir ferm&#233;, de la certitude, mais aussi en dehors du bavardage vide, de la trivialisation, qui annule l'autre aussi bien : &#8220;est-ce faire oeuvre de bavardage, est-ce faire oeuvre de litt&#233;rature&#8221;, s'int&#233;rroge, nous int&#233;rroge, Blanchot. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pr&#233;caire : pas une occasion de pathos, parce que c'est &#224; la fois la condition humaine, de l'&#234;tre parlant, mais aussi une paradoxale exigence, le propre du bricolage moderne.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La communaut&#233; est plac&#233;e sous ce signe : communaut&#233; des amis et des livres.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;rudition immense, si l&#233;g&#232;re, de Blanchot : si elle est un tel enseignement c'est que chaque oeuvre est consid&#233;r&#233;e d'abord en elle-m&#234;me, comme rencontre, exp&#233;rience, effet, jamais comme une accumulation, comme un bien &#224; accumuler, mais donc aussi comme un &#233;v&#233;nement sans garentie, toujours pr&#233;caire, o&#249; vont les mots, o&#249; vont les livres...&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour moi il est aussi li&#233;, ce pr&#233;caire, &#224; ce que Blanchot dit de l'&#234;tre juif : dispersion, exil et livre.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre fa&#231;on de voir, de vivre la &#8220;marginalit&#233;&#8221; qui devient une dimension universelle, un possible &#224; l'int&#233;rieur de chacun, comme le fait d'&#234;tre &#8220;juif&#8221;, peut-&#234;tre.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et l&#224;, avant de conclure, je voudrai lire un po&#232;me de Paul Celan traduit par Maurice Blanchot, &#224; la fois parce que j'ai connu ce po&#232;me dans les mots de Blanchot, et parce qu'il me para&#238;t essentiel ici et maintenant dans les circonstances tragiques du moment d'aujourd'hui :&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Parle, toi aussi,&lt;br/&gt;
parle le dernier &#224; parler,&lt;br/&gt;
dis ton dire.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parle_&lt;br/&gt;
Cependant ne s&#233;pare pas du Oui le Non.&lt;br/&gt;
Donne &#224; ta parole aussi le sens :&lt;br/&gt;
lui donnant l'ombre.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donne-lui assez d'ombre,&lt;br/&gt;
donne-lui autant d'ombre&lt;br/&gt;
qu'autour de toi tu en sais r&#233;pandue&lt;br/&gt;
entre&lt;br/&gt; Minuit Midi Minuit.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Regarde tout autour :&lt;br/&gt;
vois comme cela devient vivant &#224; la ronde_&lt;br/&gt;
Dans la mort ! Vivant !&lt;br/&gt;
Dit vrai, qui parle d'ombre.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vois comme se r&#233;tr&#233;cit le lieu o&#249; tu te tiens :&lt;br/&gt;
O&#249; veux-tu aller &#224; pr&#233;sent, toi en d&#233;faut d'ombre, o&#249; aller ?&lt;br/&gt;
Monte. En t&#226;tonnant, monte.&lt;br/&gt;
Plus mince, plus m&#233;connaissable, plus fin !&lt;br/&gt;
C'est ce que tu deviens, plus fin : un fil,&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;le long duquel elle veut descendre, &lt;br/&gt;
l'&#233;toile&lt;br/&gt;
pour en bas nager, tout en bas,&lt;br/&gt;
l&#224; o&#249; elle se voit&lt;br/&gt;
scintiller : dans le mouvement de houle&lt;br/&gt;
des mots qui toujours vont. &lt;/i&gt; &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tenter de penser la pens&#233;e des mots, leur r&#233;el, dans l'exigence d'une recherche toujours recommenc&#233;e, &#224; travers la possibilit&#233; jamais garentie de l'autre, des autres, d'une communaut&#233;, comment parler, &#233;crire, vivre, en essayant de tenir compte de la pr&#233;carit&#233; qui est d'abord le risque m&#234;me de penser : c'est aussi saisir que ce que les mots transmettent, ce qu'ils peuvent transmettre, c'est la joie.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_4 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://lesliekaplan.net/IMG/jpg/maurice_blanchot-900.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://lesliekaplan.net/IMG/jpg/maurice_blanchot-900.jpg?1344327751' width='500' height='498' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Penser la mort</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Leslie Kaplan</dc:creator>



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                A celui ou celle qui traverse le livre de Robert Antelme, L'esp&#232;ce humaine, il est donn&#233; de vivre le paradoxe le plus grand : &#233;prouver en m&#234;me temps le d&#233;sespoir devant l'existence de l'enfer r&#233;el, et la joie devant la force du travail actif de la pens&#233;e. Eprouver : il s'agit d'un sentiment physique, qui concerne (&#8230;)
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&lt;a href="https://lesliekaplan.net/avec-des-ecrivains/" rel="directory"&gt;avec des &#233;crivains&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;A celui ou celle qui traverse le livre de Robert Antelme, &lt;i&gt;L'esp&#232;ce humaine&lt;/i&gt;, il est donn&#233; de vivre le paradoxe le plus grand : &#233;prouver en m&#234;me temps le d&#233;sespoir devant l'existence de l'enfer r&#233;el, et la joie devant la force du travail actif de la pens&#233;e. Eprouver : il s'agit d'un sentiment physique, qui concerne tout l'&#234;tre.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Penser et penser et penser. Pour celui qui accomplit ce travail, et pour celui ou celle &#224; qui l'exp&#233;rience de ce travail est transmis, il n'y a aucun doute qu'il ne s'agisse d'une victoire. D'une victoire particuli&#232;re, une victoire de la pens&#233;e.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Image de cette victoire : &#8220;On croit que ce qu'on voudrait c'est de pouvoir tuer le SS. Mais si l'on y pense un peu, on voit qu'on se trompe. Ce n'est pas si simple. Ce qu'on voudrait, c'est commencer par lui mettre la t&#234;te en bas et les pieds en l'air. Et se marrer, se marrer. Ceux qui sont des hommes, nous qui sommes des &#234;tres humains, nous voudrions aussi jouer un peu. On se lasserait vite, mais ce qu'on voudrait, c'est cela, la t&#234;te en bas et les pieds en l'air. Ce que l'on a envie de faire aux dieux&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Penser : maintenir ce qui doit &#234;tre pens&#233;, le maintenir &#224; la bonne distance, et parfois la t&#234;te en bas, pour le penser, sans le rejeter, sans se d&#233;tourner.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Sans se d&#233;tourner ni rejeter : c'est-&#224;-dire sans &#234;tre ni intimid&#233;, ni coll&#233;, ni identifi&#233;. Mais en &#233;tant pr&#233;cis, le plus pr&#233;cis possible, s&#251;rement violent, joueur &#8220;un peu&#8221;, et d'abord en mettant du jeu dans ce qui se pr&#233;sente comme massif, compact, total. Dans &lt;i&gt;L'esp&#232;ce humaine&lt;/i&gt; Robert Antelme fait le portrait le plus achev&#233; de la pens&#233;e sous toutes ses formes, mais penser est toujours rompre la confusion, tenter de se s&#233;parer de l'horreur d&#233;finie comme &#8220;obscurit&#233;, manque absolu de rep&#232;res, solitude, oppression incessante, an&#233;antissement lent&#8221;. Ce &#8220;manque absolu de rep&#232;res&#8221;, o&#249; m&#234;me dans le sommeil &#8220;je ne suis nulle part&#8221;- &#8220;Je ne suis ni ici, ni chez moi, ni devant la fosse, ni dans le sommeil, tous les lieux sont imaginaires. Je ne suis nulle part&#8221;- c'est la confusion port&#233;e &#224; son extr&#234;me, &#224; son essence nue, la confusion de la vie et de la mort. Buchenwald : &#8220;La mort &#233;tait ici de plein pied avec la vie, mais &#224; toutes les secondes. La chemin&#233;e du cr&#233;matoire fumait &#224; c&#244;t&#233; de celle de la cuisine. Avant que nous soyons l&#224;, il y avait eu des os des morts dans la soupe des vivants&#8221;. Et quand la pens&#233;e n'arrive pas &#224; penser, elle n'est que le reflet de l'Enfer. &#8220;L'Enfer&#8221;, dit Antelme, ce serait &#8220;le lieu o&#249; tout ce qui se dit, tout ce qui s'exprime est vomi &#224; &#233;galit&#233; comme dans un d&#233;gueuli d'ivrogne&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Devant l'horreur, on peut renoncer. Dire &#8220;Frightful, yes, frightful ! Oui, vraiment, effroyable.&#8221; &#8220;Inimaginable , c'est un mot qui ne divise pas, qui ne restreint pas. C'est le mot le plus commode. Se promener avec ce mot bouclier, le mot du vide, et le pas s'assure, se raffermit, la conscience se reprend&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais cet acte, penser. Dire &#8220;la nuit de Buchenwald &#233;tait calme&#8221;, faire se diviser pour toujours, soup&#231;onner pour toujours, le mot &#8220;nuit&#8221; et le mot &#8220;calme&#8221;. Tous les mots, les prendre, les diviser, les s&#233;parer, les faire entendre autrement, comme des choses &#233;tranges. Cette &#8220;voix tranquille qui sort d'un haut parleur&#8221;, c'&#233;tait &#8220;la voix de la conscience SS absolument r&#233;gnante sur le camp&#8221;. Le mot &#8220;conscience&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; D&#233;crire la &#8220;haine parfaite&#8221; du d&#233;tenu politique allemand qui est &#224; Buchenwald depuis onze ans, et remarquer le d&#233;faut de cette &#8220;haine parfaite&#8221; : il n'&#233;prouve pas ce qui ne peut s'exprimer. En ce point il n'a pu se soustraire au SS, malgr&#233; sa haine, il a &#233;t&#233; aval&#233;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Dire l'appel, et la &#8220;rigolade de mon nom&#8221;. Que &#8220;moi c'&#233;tait bien moi et que c'&#233;tait bien moi ce rien qui portait ce nom qu'on avait lu&#8221;. Le nom devenu une des formes de l'anonymat.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Suivre la naissance, l'&#233;closion du kapo. Quand il parvient &#224; attraper le demi-sourire du SS, il est kapo.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Savoir que le sommeil n'est pas un r&#233;pit, mais une concession.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Savoir aussi ce que le SS ne sait pas, que pisser n'est pas seulement une servitude mais une &#233;vasion.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Nommer les&#8220;choses que le SS ne peut pas contester&#8221;, comme &#8220; le vent qui apporte l'ouest sur la figure&#8221; ou &#8220;les quatre lettres de la SNCF&#8221; sur un wagon qui passe, elles sont &#8220;royales&#8221;, et dire de la soupe qu'elle n'est pas bonne, elle est &#8220;belle&#8221;. D&#233;tailler, d&#233;tailler, d&#233;tailler. A chaque fois, le mot qui convient, c'est &#224; dire qui surprend. Un mot qui nomme et qui surprend, et on a l'impression de saisir dans l'acte le fait de survivre, la pens&#233;e est pr&#233;sente elle m&#234;me comme un acte, elle coupe r&#233;ellement dans la r&#233;alit&#233; meurtri&#232;re, elle d&#233;gage.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Faire la diff&#233;rence entre &#8220;la sorcellerie&#8221; du langage, qui peut tout &#233;voquer, mais qui peut &#234;tre dangereuse ici, trompeuse, et la pens&#233;e.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Savoir que la pens&#233;e inclut la non-pens&#233;e, que &#8220;la pens&#233;e la plus violente ne fait pas remuer un caillou&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Dire le miroir, comment &#8220;ce dimanche l&#224;, je tenais ma figure dans la glace&#8221;, et que cette figure &#8220;sans beaut&#233;, sans laideur&#8221; &#233;tait &#8220;&#233;blouissante. Elle avait suivi&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Formuler le sarcasme : &#8220;Donc tout le monde &lt; le kapo comme le d&#233;tenu&gt; peut rigoler&#8221;. Mais ajouter aussit&#244;t : &#8220;leur vrai travail, c'est celui de nous faire crever&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Entendre le SS dire &#8220;tristement&#8221;, c'est l'adverbe, &#8220;Scheisse&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Voir le civil nazi qui frappe et gueule &#8220;en rougissant&#8221;. Le voir : &#8220;un amateur&#8221;, un &#8220;nazi puceau&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Saisir comment un d&#233;tenu qui balaye peut litt&#233;ralement &#8220;d&#233;composer&#8221; la femme allemande qui le surveille, par sa seule pr&#233;sence- &#8220;puissance extraordinaire du cr&#226;ne ras&#233; et du z&#233;br&#233;&#8221;-, et comment le balayeur peut jouer- &#8220;l'Allemand a retir&#233; son pied comme on chasse une mouche du front dans le sommeil. Je pouvais, si je voulais, leur faire remuer le pied&#8221;... Le voir, ce ballet du balai, se d&#233;tacher comme sur une sc&#232;ne, comme on a pu tout saisir, avant et apr&#232;s, aussi comme sur une sc&#232;ne. Avoir la libert&#233; de le voir. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; ***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Penser, Robert Antelme en transmet l'exp&#233;rience, c'est en fin de compte penser la mort. Et d'abord penser le meurtre. Ne pas s'en d&#233;tourner.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Saisir la logique du meurtre, &#8220;le sch&#233;ma de leur tactique&#8221;, qui est : &#8220;affamer un homme pour avoir &#224; le punir parce qu'il vole des &#233;pluchures&#8221;. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Et l'autre logique, compl&#233;mentaire : &#8220;le froid suffit&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Organisation tr&#232;s organis&#233;e du meurtre, et simplicit&#233; du rien faire, appui sur la &#8220;nature&#8221;, la neige, le vent, ou la chaleur, les poux, laissons-la faire, la nature, elle tue tr&#232;s bien toute seule.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Et saisir en m&#234;me temps l'&#233;chec de ces deux logiques. Aux pires moments, par exemple pendant la torture de la gymnastique, &#8220;le SS n'en sort pas&#8221;. &#8220;Il est le plus fort, mais ils &lt;les d&#233;tenus&gt; sont l&#224;, et il faut qu'ils y soient pour qu'il soit le plus fort ; il n'en sort pas&#8221;. La torture n'est pas d&#233;crite du point de vue de la victime, du point de vue des coups et de l'humiliation, elle est d&#233;crite du point de vue du meurtre, du point de vue de l'assassin, et c'est pourquoi on peut saisir son &#233;chec. Cauchemar du SS : &#8220;sans cesse ni&#233;s on est encore l&#224;&#8221;. Et pourtant, malgr&#233; l'&#233;chec de ces logiques, ne jamais oublier que ce que le SS souhaite, c'est qu'on meure. Ne jamais oublier le sourire du SS quand on lui annonce la mort du camarade battu par lui. La victoire n'est ni dans le d&#233;ni, ni dans l'illusion mais dans la pens&#233;e qui pense &#224; la fois l'&#233;chec des logiques du meurtre, et le meurtre r&#233;el toujours possible et qui se maintient dans cet &#233;cart, la victoire est de pouvoir penser cette pens&#233;e absolue : &#8220;Que tout ce qui masque cette unit&#233; du monde, tout ce qui place les &#234;tres dans la situation d'exploit&#233;s, d'asservis et impliquerait par l&#224; m&#234;me l'existence de vari&#233;t&#233;s d'esp&#232;ces, est faux et fou ; et que nous tenons ici la preuve, et la plus irr&#233;futable preuve, puisque la pire victime ne peut faire autrement que de constater que, dans son pire exercice, la puissance du bourreau ne peut &#234;tre autre que celle d'un homme : la puissance du meurtre. Il peut tuer un homme, mais il ne peut pas le changer en autre chose&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; ***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8220;Il peut tuer un homme, mais il ne peut pas le changer en autre chose&#8221;. La limite est l&#224;, pouvoir la penser. La pens&#233;e la plus forte est &#224; l'image m&#234;me de l'homme qui mange les &#233;pluchures et qui se s&#233;pare des &#233;pluchures qu'il mange, qui peut les manger sans devenir autre chose que ce qu'il est, un homme, et non un cochon ou une &#233;pluchure comme le croit le SS ou le kapo, qui croient ce qu'ils veulent croire, illusion, confusion et m&#233;lange, et qui restent coll&#233;s &#224; la merde tautologique qu'ils ont dans la t&#234;te, Moi, c'est moi, et toi, tais-toi. C'est en ce point extr&#234;me que Robert Antelme fait et transmet l'exp&#233;rience de la pens&#233;e de la mort, qui est ainsi indissolublement nou&#233;e &#224; la pens&#233;e de l'autre : une pens&#233;e qui tient compte de l'autre, de l'absolument non-moi, de ce qui est ma limite et qui, paradoxe, me fait &#234;tre le plus moi-m&#234;me si j'en tiens compte. Et qui en m&#234;me temps saisit le caract&#232;re mortif&#232;re de la non-pens&#233;e, qui est ce que devient la pens&#233;e d&#232;s qu'elle recule devant sa limite.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; ***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais le kapo Ernst, &#8220;cette grosse vache&#8221;. Antelme le voit manger &#8220;lugubrement&#8221;, lui qui &#8220;m&#233;prisait ceux qui ne mangeaient pas et qui &#233;taient maigres&#8221;. De m&#234;me que Robert Antelme n'a pas montr&#233; la torture seulement du point de vue de la victime, il ne montre pas le kapo seulement en train de manger alors que les autres ont faim, injustice, oppression, il le montre mangeant et m&#233;prisant ceux qui ne mangent pas. Ernst lugubre, &#8220;encore plus lugubre quand il n'est pas inquiet&#8221;, quand il a mastiqu&#233; et aval&#233; ses tartines, effort, effort p&#233;nible (pas travail : effort), &#8220;essen, essen&#8221;, pour tenir cette absurdit&#233;, un homme est m&#233;prisable parce qu'il est maigre. On peut tuer un homme mais on ne peut pas le changer en autre chose, voil&#224; ce qu'Ernst mache et remache en mastiquant ses tartines, mais il ne le pense pas, il ne fait que le ruminer, la limite qu'il rejette revient, l'envahit, le gonfle. Avaler et rejeter, ogre sinistre, vieux tube.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Lien avec le m&#233;pris ordinaire, la fa&#231;on ordinaire de cimenter l'exploitation et l'oppression. &#8220;M&#233;priser- puis ha&#239;r quand ils revendiquent- ceux qui sont maigres et tra&#238;nent un corps au sang pourri, ceux que l'on a contraints &#224; offrir de l'homme une image telle qu'elle soit une source in&#233;puisable de d&#233;go&#251;t et de haine&#8221;. Et en effet la rumination ordinaire qui s'appuie sur un &#233;tat de fait pour d&#233;cerner m&#233;rite et vertu et leur opposer faiblesse et vice ne va pas plus loin que de la tautologie, et mieux vaut &#234;tre riche et bien portant que pauvre et malade. Ressassement ridicule et fou qui est le point pr&#233;cis o&#249; la b&#234;tise devient crime, support de la &#8220;banalit&#233; du Mal&#8221; : les &#8220;pauvres&#8221;, les &#8220;maigres&#8221;, les &#8220;sales&#8221; et les &#8220;malades&#8221;, ils sont d&#233;plaisants, p&#233;nibles &#224; penser, &#233;cartons-les de notre pens&#233;e, mais aussi bien supprimons-les de notre pr&#233;sence.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; ***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8220;Je ne veux pas que tu sois&#8221;. C'est la phrase du SS qui &#233;nonce sa &#8220;d&#233;risoire volont&#233; de con&#8221;, c'est la phrase de tous les assassins, et il y en a beaucoup et de diff&#233;rentes sortes dans &lt;i&gt;L'esp&#232;ce humaine&lt;/i&gt;. Les SS, les kapos, le &#8220;toubib&#8221; qui refuse de donner des arr&#234;ts de travail aux malades, les civils nazis, etc. Mais cette phrase peut s'entendre aussi et en m&#234;me temps d'une autre fa&#231;on, ce n'est pas seulement : Je veux que tu ne sois pas, c'est : Je n'ai pas de volont&#233; particuli&#232;re par rapport &#224; toi. Pour penser, pour tenir dans sa pens&#233;e le meurtre et l'&#233;chec du meurtre- &#8220;Il peut tuer un homme, il ne peut pas le transformer en autre chose&#8221;-, il faut avoir pens&#233;, tenu dans sa pens&#233;e un autre simplement indiff&#233;rent, ou, si l'on veut, qu'aucun autre n'est une origine derni&#232;re, un dieu- qu'il soit r&#234;ve ou cauchemar. Penser la mort : se d&#233;faire de l'id&#233;e rassurante, Je suis l&#224; parce que l'on me voulait. L'autre n'est pas ma cr&#233;ation, ma cr&#233;ature, il n'est pas non plus mon origine. Mais s'&#233;prouver, se vivre seul dans le monde, suspendu. Et alors le monde se d&#233;ploie, il se donne tel qu'un sujet le rencontre dans sa solitude radicale, quand il tient compte de l'autre, sa limite limit&#233;e. Alors le monde s'ouvre, d&#233;tail apr&#232;s d&#233;tail, il est l&#224; et on peut le penser. Alors tout devient distinct, d&#233;tach&#233;, et d&#233;cal&#233;, &#233;trange, tout devient objet de pens&#233;e. Ce vent qui passe, qu'est-ce que c'est ? et cette soupe ? et ce pain ? et cette femme ? Les heures identiques de l'usine, la pens&#233;e les rend diff&#233;rentes, arrive &#224; creuser des diff&#233;rences, comme elle rend anormal le normal, extraordinaire le banal. Si &lt;i&gt;L'esp&#232;ce humaine&lt;/i&gt; redonne le monde, c'est &#224; partir d'une solitude effroyable mais pas seulement effroyable, et il faut une force inou&#239;e pour penser pr&#233;cis&#233;ment &#231;a. &#8220;On peut br&#251;ler des enfants sans que la nuit remue. Elle est immobile autour de nous, qui sommes enferm&#233;s dans l'&#233;glise. Les &#233;toiles sont calmes aussi, au-dessus de nous. Mais ce calme, cette immobilit&#233; ne sont ni l'essence ni le symbole d'une v&#233;rit&#233; pr&#233;f&#233;rable. Ils sont le scandale de l'indiff&#233;rence derni&#232;re. Plus que d'autres, cette nuit-l&#224; &#233;tait effrayante. J'&#233;tais seul entre le mur de l'&#233;glise et la baraque des SS, l'urine fumait, j'&#233;tais vivant. Il fallait le croire. Encore une fois, j'ai regard&#233; en l'air. J'ai pens&#233; que j'&#233;tais peut-&#234;tre seul alors &#224; regarder la nuit ainsi. Dans la fum&#233;e de l'urine, sous le vide, dans l'effroi, c'&#233;tait le bonheur. C'est sans doute ainsi qu'il faut dire : cette nuit &#233;tait belle&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; ***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Ce qui ne peut pas finir et ne finira jamais, ce r&#233;cit, se termine par un pur suspens, d'o&#249; nous partons toujours &#224; nouveau pour tenter &#224; notre tour de penser. Echange dans le noir, question ouverte, division, o&#249; chacun s'adresse &#224; un autre, a &lt;i&gt;besoin&lt;/i&gt; d'un autre pour penser, ce suspens est un dialogue :&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8220;_ Wir sind frei (nous sommes libres).&#8221;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8220;_ Ja.&#8221;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>L'exp&#233;rience du meurtre</title>
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		<dc:date>2012-05-28T15:11:33Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Leslie Kaplan</dc:creator>



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                Un monde en morceaux, &#233;clat&#233;, il se d&#233;ploie &#224; l'infini, dans tous les sens, pouvoirs et techniques, accomplissements, et en m&#234;me temps, satur&#233;, satur&#233;, partout et sans arr&#234;t des faits, des petits faits, des opinions, des id&#233;es. Un monde ouvert, en expansion, tout est possible, monde libre et sans entraves, (&#8230;)
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&lt;a href="https://lesliekaplan.net/avec-des-ecrivains/" rel="directory"&gt;avec des &#233;crivains&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Un monde en morceaux, &#233;clat&#233;, il se d&#233;ploie &#224; l'infini, dans tous les sens, pouvoirs et techniques, accomplissements, et en m&#234;me temps, satur&#233;, satur&#233;, partout et sans arr&#234;t des faits, des petits faits, des opinions, des id&#233;es. Un monde ouvert, en expansion, tout est possible, monde libre et sans entraves, mouvement joyeux, et non, le pire arrive, et on le sait, on sait tout d&#233;j&#224;, c'est un grand discours lisse, couloirs identiques, pr&#233;sent perp&#233;tuel, on s'y d&#233;place, tout est &#233;gal, &#233;quivalent, un discours d'autant plus grand et total qu'il est en pi&#232;ces d&#233;tach&#233;es, les pi&#232;ces s'emboitent, quel int&#233;r&#234;t, on est mort, on nous tue.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre monde.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dedans, n'importe o&#249;, un homme parle, il se met &#224; parler,&#8220;il parle, il parle, il parle&#8221;, et sa parole &#233;clat&#233;e, inqui&#232;te, inachev&#233;e, mouvement tournant et creux de sa parole, reprend et abandonne et reprend encore les petits faits, les opinions, les id&#233;es, colle au r&#233;el, le vrille et le tue, et n'en finit pas et recommence, et &#224; l'image du r&#233;el ne s'arr&#234;te jamais, mais comment, sur quoi, s'arr&#234;ter.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si &lt;i&gt;Les notes du sous-sol&lt;/i&gt;, ce r&#233;cit dans un &#8220;souterrain&#8221;(1864) est un point de bascule de l'&#339;uvre de Dosto&#239;evski et de la litt&#233;rature moderne, c'est qu'un rapport y est construit, violemment et pourtant presqu'&#224; l'insu du lecteur, entre pens&#233;e, parole, et meurtre. Le meurtrier d&#233;sign&#233; est double, c'est un homme quelconque, un homme ordinaire, un homme qui trahit la confiance d'une enfant, et en m&#234;me temps, c'est &#8220; l'id&#233;e&#8221;, une m&#233;thode particuli&#232;re, une fa&#231;on d'appr&#233;hender le monde : et le texte se pr&#233;sente ainsi comme une condensation du projet po&#233;tique, &#233;thique, de Dosto&#239;evski, comme une m&#233;taphore de sa fa&#231;on &#224; lui de r&#233;pondre au monde, notre &#233;clatement.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc un homme parle, il se met &#224; parler, et d'embl&#233;e il s'installe au c&#339;ur de nous-m&#234;mes. Il dit &#8220;Je&#8221;, &#8220;Je suis un homme malade...Je suis un homme m&#233;chant&#8221;, et jamais il ne s'agit d'un &#8220;r&#233;cit &#224; la premi&#232;re personne&#8221; qu'un lecteur pourrait consid&#233;rer avec int&#233;r&#234;t, curiosit&#233;, d&#233;tachement. Du fond de son &#8220;sous-sol&#8221; comme il l'appelle, un homme est en proie &#224; quelque chose, est-ce la maladie- &#8220;je ne comprends absolument rien &#224; ma maladie et ne sais m&#234;me pas au juste o&#249; j'ai mal&#8221;_, on ne sait pas, on sait si peu qu'on pourrait m&#234;me dire : &#8220;il est en proie&#8221; de fa&#231;on intransitive, et pourtant ce qui le tient, peste, angoisse, question, il nous le repasse.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout de suite on &#233;prouve une tension, et on sent qu'elle est particuli&#232;re, ce n'est pas une tension lin&#233;aire, l'attente d'un d&#233;nouement, c'est une tension qui vient plut&#244;t d'une absence de lisibilit&#233; imm&#233;diate, la lecture s'&#233;tale dans tous les sens, on est en face d'un bloc, d'un bloc parlant. De quoi s'agit-il ? Ou&#239;, vraiment, de quoi ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un homme se raconte, se confesse, plut&#244;t se court apr&#232;s, se poursuit. Quelques faits : il a &#233;t&#233; fonctionnaire, l a d&#233;test&#233; cette position subalterne et son mis&#233;rable pouvoir de petit chef. D&#232;s qu'il a pu, il a laiss&#233; tomber sa carri&#232;re -toute carri&#232;re-, il s'est retir&#233; dans sa chambre.&lt;br/&gt;
La chambre, on la voit, bien qu'il n'en dise presque rien. Vide, froide, lambeaux de meubles, du th&#233;, un point seulement o&#249; le narrateur peut se poser et se d&#233;battre, un &#8220; espace int&#233;rieur ouvert&#8221;(Bakhtine) comme il y en a dans tous les livres de Dosto&#239;evski, chambres de Raskolnikov, de Chatov, de Kirilov, espaces travers&#233;s, ce serait aussi bien des escaliers, des couloirs, des rues, les personnages sont toujours ces &#8220;hommes du seuil&#8221; (encore Bakhtine), toujours en train de passer d'un endroit &#224; l'autre, d'un moment &#224; l'autre, d'une &#233;motion, d'une pens&#233;e &#224; l'autre. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#8220;J'ai quarante ans&#8221; nous dit le narrateur, et son d&#233;sespoir est tel que l'&#226;ge r&#233;sonne avec les ann&#233;es d'exil pass&#233;es dans le d&#233;sert, et on pense aussi &#224; cette fa&#231;on qu'il a d'arpenter le langage, sauvagemment et avec &#8220;impatience&#8221;-le p&#234;ch&#233; m&#234;me, selon Kafka-, comme plus tard le h&#233;ros du &lt;i&gt;Ch&#226;teau&lt;/i&gt;. L'homme du sous-sol dit d'ailleurs qu'il a &#8220;essay&#233; de devenir un insecte&#8221;, mais &#8220;n'est pas fou qui veut&#8221;(Lacan), chez lui la m&#233;tamorphose n'a pas r&#233;ussi.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un personnage, il se confesse, et malgr&#233; cela, aucune introspection. Cette formulation peut surprendre. Mais si &#8220;une conscience est une maladie&#8221;, c'est bien parce que &#8220;je me trompais moi-m&#234;me, tout en ne simulant pourtant pas&#8221;, et : &#8220;Je m'exer&#231;ais &#224; penser. Autrement dit, toute cause chez moi en tire imm&#233;diatement une autre apr&#232;s elle, encore plus profonde, plus fondamentale, et ainsi de suite &#224; l'infini.&#8221;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'introspection est un leurre parce que la pens&#233;e est infinie-le moi peut passer &#224; chaque instant dans son contraire, toute conscience est divis&#233;e, divis&#233;e, divis&#233;e, sa propre pens&#233;e peut &#233;tonner le sujet autant que ce qui vient du dehors en &#233;tranger absolu, elle peut le harceler tout autant, et &#8220;tous les compliments d'usage ont &#233;t&#233; inutiles, il n'y a personne ici. Il n'y a jamais eu personne&#8221;(Breton-Eluard) : parcequ'il y a aussi bien tout le monde et tous. Le caract&#232;re excessif, tourment&#233;, qui signe le personnage dosto&#239;evskien et ici, exemplairement, l'homme du sous-sol-, n'est pas un trait psychologique. C'est la marque de la &#8220;conscience&#8221;, de la pens&#233;e, que Dosto&#239;evski saisit et maintient f&#233;rocement dans son mouvement infini.&lt;br class='autobr' /&gt;
D'o&#249; une perte de &#8220;la rage&#8221; qui subit &#8220;une d&#233;composition chimique&#8221;. Tous les objets de haine et de raillerie finissent par se diluer, aucune cat&#233;gorie ne tient, ambivalence des sentiments, id&#233;alisation et haine se c&#244;toient, dans la vie sociale ce refus de la carri&#232;re et plus profond&#233;ment l'impossibilit&#233; de se d&#233;finir, de se donner une &#8220;qualit&#233; d&#233;finie&#8221;, par exemple de se calmer en se disant une fois pour toutes,&#8221;Je suis un paresseux&#8221;-la paresse,&#8220;c'est un titre, une fonction, c'est une carri&#232;re, messieurs&#8221;, mais on ne peut pas se raccrocher &#224; une quelconque d&#233;finition, elle est par avance invalid&#233;e. L'introspection, la recherche de l'identit&#233;, perd son objet en m&#234;me temps qu'elle se d&#233;couvre un avatar du naturalisme.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au contraire la pens&#233;e se reconnait dans le bavardage. L'homme du sous-sol s'&#233;crie douloureusement que la &#8220;destin&#233;e unique de l'homme intelligent est de bavarder, c'est-&#224;-dire, de parler pour ne rien dire&#8221;, et on entend d&#233;j&#224; le rapprochement inqui&#233;tant, fait pour inqui&#233;ter, entre litt&#233;rature et bavardage soulign&#233; par Blanchot : &#8220;Parler sans commencement ni fin, donner parole &#224; ce mouvement neutre qui est comme le tout de la parole, est-ce faire &#339;uvre de bavardage, est-ce faire &#339;uvre de litt&#233;rature ?&#8221;Et :&#8220;What do you read, my lord ?-Words, words, words.&#8221;&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais si le d&#233;sespoir qui en r&#233;sulte, sa &#8220; force ext&#233;nuante&#8221;(Blanchot), entraine le lecteur et le sid&#232;re &#224; chaque instant, ce n'est pas seulement par le fait qu'il vise, en somme, tout. C'est qu'il se coule dans une forme &#233;tonnante. Le d&#233;sespoir n'est pas repr&#233;sent&#233;. Il est pr&#233;sent&#233;, il se donne, il se tourne et se retourne, il s'adresse &#224; lui-m&#234;me et aux autres. On peut penser que l'homme du sous-sol s'exhibe. S&#251;rement : mais c'est que l'exhibition est ici une fa&#231;on moins de prendre une distance pour se voir, et s'admirer, et se flageller, que de s'obliger &#224; discuter avec lui-m&#234;me comme avec les &#8220;messieurs&#8221;, imaginaires, auxquels le texte est destin&#233;. Un d&#233;sespoir pr&#233;sent&#233;, soulev&#233;, une excavation du d&#233;sespoir. C'est pourquoi cette parole est si proche du po&#232;me, au sens o&#249; les personnages de Dosto&#239;evski &#8220;parlent et c'est la parole m&#234;me qui livre son secret&#8221;(George Steiner).&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas une plainte. Dosto&#239;evski se d&#233;marque explicitement de tout romantisme, de toute complaisance d'une &#8220;belle-&#226;me&#8221; qui croirait pouvoir (et entre autres par sa plainte) se distinguer du &#8220;cours du monde&#8221;, en distinguer son &#8220;moi&#8221;, son pur d&#233;sir d'un id&#233;al, &#8220;du beau et du sublime&#8221;, comme raille l'homme du sous-sol, avec si peu de cynisme d'ailleurs, seulement parcequ'il ne peut &#234;tre dupe.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dosto&#239;evski a souvent cit&#233; le &lt;i&gt;Livre de Job&lt;/i&gt; comme un des livres qui l'ont le plus marqu&#233;. &#8220;Je lis le Livre de Job qui me procure une exaltation maladive...Fait &#233;trange, Anna, ce livre est un des premiers qui m'ait frapp&#233;...et j'&#233;tais alors presqu'un nourrisson&#8221;(lettre &#224; sa femme du 10/6/1875). Avec le r&#233;cit de Job, la violence mythique du Livre op&#232;re un d&#233;placement. Dieu torture Job, et m&#234;me si Job ne se laisse jamais aller au blasph&#232;me, il reste pendant tout un temps dans la plainte et la revendication, et ce d'autant plus qu'il se d&#233;fend de ses faux amis qui essaient de le culpabiliser, &#8220;tu te croyais juste, lui disent-ils &#224; peu pr&#232;s, tu ne l'&#233;tais pas, Dieu te punit avec raison&#8221;. Jusqu'&#224; l'arriv&#233;e de Dieu en personne, ou peut-&#234;tre jusqu'au moment o&#249; Job peut entendre Dieu, qui lui dit quoi ? &#8220;Ceins donc tes reins comme un homme : je vais t'interroger et tu m'instruiras&#8221;. La substance de cet interrogatoire revient &#224; ceci : &#8220;Qui m'a rendu un service que J'ai &#224; payer de retour ?&#8221;. Dieu ne doit rien, au contraire, &#8220;Tout ce qui est sous le ciel est &#224; Moi&#8221;. Job comprend lorsqu'il quitte toute amertume et r&#233;pond &#224; son tour, &#8220;Je sais que Tu peux tout&#8221;. &#8220;Tu peux tout&#8221; : ce n'est pas une mortification, 'acceptation d'un an&#233;antissement : mais plut&#244;t d'admettre qu'il y a de l'autre, un absolu en ce sens : un absolument -pas-moi, un absolument &#233;tranger, un autre inconnu qui me d&#233;passe. Si Dieu exige que Job quitte une position de plainte, c'est que se plaindre, &#234;tre amer, revient &#224; compter sur une justice immanente, &#224; esp&#233;rer une r&#233;mun&#233;ration, et &#224; r&#233;tablir ainsi un lien infantile, rassurant malgr&#233; tout, m&#234;me quand il manque, entre l'inconnu et soi. C'est ce qu'avait soulign&#233; avec force Elihou, le plus jeune des amis de Job, le seul &#224; ne pas le culpabiliser-et le seul que Dieu ne punit pas, pour que soit bien clair que la culpabilit&#233; est une fausse route : &#8220;C'est &#224; toi, avait dit Elihou, c'est &#224; toi, fils d'Adam, qu'importe ta pi&#233;t&#233;&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La le&#231;on de Job, l'&#233;crivain Dosto&#239;evski la fera sienne : une position de plainte, d'amertume romantique, est une erreur, une faute. Le monde est un tout, imaginer un face-&#224;-face de deux entit&#233;s soi-disant distinctes,-le monde, l'ndividu-, est complaisant et vain, les &#8220;fils d'Adam&#8221; sont entre eux tout comme le seront les personnages des livres : parties prenantes d'un monde qui vit en eux comme eux vivent en lui.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, plus. La violence de Dieu qui constitue Job en l'obligeant &#224; quitter une position de revendication et &#224; assumer sa solitude d'homme agissant parmi les hommes, cette violence du r&#233;el qui parle et qui dit seulement, Je suis, Dosto&#239;evski lui donne une figure nouvelle et &#8220;absolument moderne&#8221; : on peut voir l'homme du sous-sol comme une r&#233;incarnation de Job avec cette diff&#233;rence que Dieu est maintenant &#8220;&#224; l'int&#233;rieur&#8221;, le Tout-puissant est devenu la pens&#233;e.&#8221; On peut tout penser&#8221;,&#8221; toutes les id&#233;es sont possibles&#8221;, voil&#224; ce dont l'homme du sous-sol fait l'exp&#233;rience. L'une des figures du r&#233;el est la pens&#233;e : violence, force, inhumanit&#233; de la pens&#233;e, la pens&#233;e inclut l'impensable. Comme l'Eternel pers&#233;cutait Job, l'homme du sous-sol est pers&#233;cut&#233; par l'infini possible de sa pens&#233;e, qui ne le lache pas, qui l'entraine, le pousse, le repousse, le suit pas-&#224;-pas, saute d'un coup devant lui et le nargue : &#8220; &#8220;Deux fois deux : quatre&#8221;nous d&#233;visage insolemment. Les poings sur les hanches, il se plante en travers de notre route et nous crache au visage. J'admets que &#8220;deux fois deux : quatre&#8221; est une chose excellente, mais s'il faut tout louer, je vous dirai que &#8220;deux fois deux : cinq&#8221; est aussi parfois une petite chose bien charmante&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Passons sur l'humour .Ce n'est, apr&#232;s tout pas tellement dr&#244;le, puisqu'il ne s'agit pas au fond de jeu, mais d'emprise. Pour Job Dieu est libre, il est m&#234;me le libre. Chez Dosto&#239;evski la libert&#233; est un des aspects du r&#233;el de la pens&#233;e. Comme dira un de ses personnages futurs, &#8220;Si Dieu n'existe pas, tout est permis&#8221;, et la question qui rebondit est bien : si l'on peut tout penser, tout ne devient-il pas &#233;quivalent et vain ? O&#249;, pour l'homme du sous-sol : comment arr&#234;ter la pens&#233;e, peut-on l'arr&#234;ter, sur quoi peut-elle buter ? &#8220;O&#249; pourrais-je trouver les principes fondamentaux sur lesquels je puisse b&#226;tir ? O&#249; est ma base ?&#8221;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais que sont ces &#8220;id&#233;es&#8221; qui se pr&#233;sentent ainsi, libres, indiff&#233;rentes, contraignantes, absurdes et pers&#233;cutrices comme des &#201;rinyes ? L'homme du sous-sol nous avertit : &#8220;Deux fois deux : quatre, messieurs, est un principe de mort et non un principe de vie&#8221;. L'entendre seulement comme une opposition &#224; la &#8220;science&#8221;, ou &#224; la &#8220;raison&#8221;, ou aux &#8220;livres&#8221; en tant que tels, serait tout &#224; fait faux. La formule, &#8220;l'id&#233;e&#8221;, est &#8220; un principe de mort&#8221; parce que l'homme &#8220;n'aime que l'action et non le but &#224; atteindre&#8221;. Le but, la satisfaction, l'homme &#8220;en a peur&#8221; : et &#224; raison, &#8220;moi aussi j'en ai peur&#8221;. &#8220;L'id&#233;e&#8221;, la &#8220;formule&#8221;, est une pens&#233;e solidifi&#233;e, une pierre de pens&#233;e, avec laquelle on peut b&#226;tir-mais aussi bien s'enfermer, voire assommer l'autre.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais alors comment ce mouvement de la pens&#233;e, qui est n&#233;cessaire, continue-t-il &#224; &#234;tre un mouvement vivant, et non le tourbillon infini du n'importe quoi, une id&#233;e, une id&#233;e, une id&#233;e ? Comment sortir du paradoxe, la pens&#233;e est toute-puissante, et pourtant &#8220;l'id&#233;e&#8221; est un principe de mort ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce que l'homme du sous-sol pr&#233;sente de toute sa force, ce qu'il maintient avec acharnement, c'est que l'&#233;clatement moderne- &#8220;tout est possible&#8221;- ouvre &#224; un questionnement, et on ne peut rabattre la r&#233;ponse ni dans un romantisme, une plainte, ni dans un naturalisme objectivant qu'il ridiculise d&#232;s la premi&#232;re phrase et pendant toute la suite : &#8220;Je suis un homme malade...Je suis un homme m&#233;chant...&#8221;Je suis, mais qu'est-ce que je suis, et d'ailleurs, est-ce une bonne question. La critique s'adressera aussi bien &#224; &#8220; la science&#8221;, &#224; &#8220;la raison&#8221;, &#224; &#8220;l'utilitarisme&#8221; : mais toutes ces attaques n'apportent aucune solution : si l'homme n'est pas une &#8220;touche de piano&#8221;, &#8220;un rouage&#8221;, si &#8220;les lois de la nature&#8221; ne peuvent en rendre compte, alors, quoi ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dosto&#239;evski &#233;crit &lt;i&gt;Les notes du sous-sol&lt;/i&gt; en 1864 au chevet de sa premi&#232;re femme, juste apr&#232;s &lt;i&gt;Les souvenirs de la Maison des Morts&lt;/i&gt;, apr&#232;s le bagne et le service forc&#233;, ann&#233;es terribles qui ont commenc&#233; par une mise en sc&#232;ne o&#249; lui et ses compagnons ont &#233;t&#233; amen&#233;s devant le peloton d'ex&#233;cution, &#8220;on a lu &#224; tous l'arr&#234;t de mort, on nous a fait bais&#233; la croix, on a bris&#233; des &#233;p&#233;es au-dessus de nos t&#234;tes et on nous a fait notre supr&#234;me toilette...Enfin...on nous a lu que Sa Majest&#233; Imp&#233;riale nous accordait la vie&#8221; (lettre &#224; Michel son fr&#232;re). Apr&#232;s ces ann&#233;es Dosto&#239;evski vit une p&#233;riode agit&#233;e, o&#249; la Maison de Jeu prend la rel&#232;ve de la Maison des Morts. D&#233;crivant le projet du &lt;i&gt;Joueur&lt;/i&gt;, dans une lettre de 1863 contemporaine du projet des &lt;i&gt;Notes du sous-sol&lt;/i&gt;, il dit : &#8220;&lt;i&gt;La Maison des Morts&lt;/i&gt; a bien provoqu&#233; la curiosit&#233;, cette fois-ci ce sera la description d'une mani&#232;re d'enfer, &#8220;l'&#233;tuve des bagnards&#8221; en quelque sorte&#8221;. L'enfer du jeu, son image, revient d'ailleurs hanter l'homme du sous-sol dans son rapport avec Lisa : &#8220;Je pressentais d&#233;j&#224; depuis un moment que j'avais boulevers&#233; toute son &#226;me et bris&#233; son c&#339;ur, mais plus j'en &#233;tais certain, plus compl&#232;te, plus rapide je voulais ma victoire. Le jeu, oui, le jeu m'entrainait&#8221;...Notons que le jeu est une passion bien particuli&#232;re o&#249; le salut, et la d&#233;ch&#233;ance, - surtout la d&#233;ch&#233;ance : si on est s&#251;r d'une chose dans le jeu, c'est que l'on va finir par perdre -, d&#233;pendent d'un chiffre, d'une &#8220;formule&#8221;(&#8220;deux fois deux : quatre&#8221; !), et on a bien l&#224; un condens&#233; du rapport mortif&#232;re &#224; &#8220;l'id&#233;e&#8221; : chiffre du destin qui vient r&#233;duire &#224; rien la &#8220;vie vivante&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais encore.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a une continuit&#233; frappante non seulement entre la Maison des Morts et la Maison de Jeu, mais entre ces deux bagnes et la chambre de torture o&#249; est enferm&#233;, par lui-m&#234;me, l'homme du sous-sol. On pense &#224; ce que dit Robert Antelme, t&#233;moignant dans &lt;i&gt;L'esp&#232;ce humaine&lt;/i&gt; de son exp&#233;rience des camps : &#8220;Fange, mollesse du langage. Des bouches d'o&#249; ne sortait plus rien d'ordonn&#233; ni d'assez fort pour rester. C'&#233;tait un tissu mou qui s'effilochait...L'Enfer, &#231;a doit &#234;tre &#231;a, le lieu o&#249; tout ce qui se dit, tout ce qui s'exprime, est vomi &#224; &#233;galit&#233; comme dans un d&#233;gueulis d'ivrogne.&#8221; Au-del&#224; d'une limite, les mots perdent leur sens, &#8220;tout est possible&#8221; devient &#8220;tout est &#233;quivalent et vain&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, cette &#8220;exp&#233;rience-limite&#8221;, comme la d&#233;finit Blanchot, Dosto&#239;evski la rencontre deux fois. Une premi&#232;re fois dans la r&#233;alit&#233;, comme d&#233;tenu, prisonnier, bagnard, comme objet du meurtre. Et une deuxi&#232;me fois, on pourrait dire, comme son sujet potentiel, par l'exp&#233;rience concr&#232;te, le tourment concret, de l'illimit&#233; de la pens&#233;e, cette pens&#233;e qui ne s'arr&#234;te pas, m&#234;me devant le Mal : le meurtre est possible, mais il est une limite, un seuil, c'est pourquoi il revient comme un th&#232;me central de toute l'&#339;uvre, et en premier lieu des &lt;i&gt;Notes du sous-sol&lt;/i&gt;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le g&#233;nie de Dosto&#239;evski : il saisit le meurtre comme un acte, il &#8220;n'explique&#8221; jamais le meurtre, pas plus qu'Antelme, qui fera lui aussi toujours surgir comme du n&#233;ant &#8220;le grand sourire du meister&#8221; qui vient d'assassiner un d&#233;port&#233;, ou &#8220;le froid, SS&#8221; : et cette origine vide, sans explication, est tellement forte qu'Antelme pourra d&#233;couvrir qu' &#8220;on croit que ce qu'on voudrait c'est de pouvoir tuer le SS. Mais si l'on y pense un peu, on voit qu'on se trompe...Ce qu'on voudrait, c'est commencer par lui mettre la t&#234;te en bas et les pieds en l'air. Et se marrer, se marrer...Ce que l'on a envie de faire aux dieux.&#8221;&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le meurtre comme acte : d'un seul mouvement, Dosto&#239;evski saisit la puissance du meurtre et son impasse, acte toujours possible, qui fait partie de l'humain et qui, en m&#234;me temps, bute sur l'humain. &#8220; La puissance du bourreau, dit Antelme, ne peut &#234;tre autre chose que celle de l'homme : la puissance du meurtre. Il peut tuer un homme, mais il ne peut pas le changer en autre chose.&#8221; Or cette impuissance finale du bourreau qui est au c&#339;ur de l'exp&#233;rience d'Antelme, Dosto&#239;evski la saisit, la cadre la met en sc&#232;ne &#8220;de l'int&#233;rieur&#8221;, du point de vue m&#234;me du meurtrier. Qui d&#233;couvre qu'une fois franchie la limite entre la pens&#233;e et l'acte, la vie devient, comme pour Macbeth, &#8220;a walking shadow&#8221;. Le meurtre vise l'an&#233;antissement de l'autre, mais c'est l'autre qui est le support de la parole, sans adresse la parole se perd, se dilue, &#8220;s'effiloche&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; l'exp&#233;rience de l'homme du sous-sol.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le souvenir qu'il raconte dans la deuxi&#232;me partie de son r&#233;cit, &#034;A propos de la neige fondue&#034;, tourne autour d'un meurtre, un meurtre psychique, la trahison de la confiance d'une toute jeune femme, une presqu'enfant, que le narrateur renvoie, de fait, au bordel.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas, loin de l&#224;, la premi&#232;re fois que l'homme du sous-sol parle de sa haine. Il a d&#233;j&#224; dit combien il peut avoir envie de passer par la fen&#234;tre des coll&#232;gues, de narguer des subalternes, ou de bousculer dans la rue des &#8220;messieurs&#8221;, tous ces gens satisfaits qui sont des doubles, des miroirs, figures rivales et id&#233;ales, pour lesquels il &#233;prouve toute la gamme possible des sentiments dans un face-&#224;-face mortel, r&#233;current.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et passe &#224; travers l'histoire la silhouette terrifiante et comique de la parfaite pers&#233;cution, le valet Apollon (Apollon !), figure archa&#239;que, autre tout puissant, qui pourvoit aux besoins et pr&#233;l&#232;ve sa d&#238;me de m&#233;pris et d'emprise.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'histoire de Lisa est diff&#233;rente, justement parce qu'elle est, par rapport au narrateur, dans une position d'attente, une position d'enfant.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;Sous-sol&lt;/i&gt; a &#233;t&#233; &#233;crit apr&#232;s l'histoire de Lisa, histoire v&#233;cue par le narrateur lorsqu'il avait vingt ans. Cela, le lecteur l'apprend dans un deuxi&#232;me temps, mais ce r&#233;cit p&#232;se dans l'apr&#232;s-coup sur tout le texte, le fait s'enfoncer dans la m&#233;moire comme dans un malheur froid, &#233;pais, de &#8220;neige fondue&#8221;, et on imagine l'homme du sous-sol pour toujours hant&#233; par un acte qui l'a fait passer o&#249;, on ne sait pas, mais s&#251;rement de l'autre c&#244;t&#233;. Raconter le souvenir ne l'efface pas : &#8220;Ce n'est plus de la litt&#233;rature, c'est un ch&#226;timent&#8221;, mais un ch&#226;timent perp&#233;tuel, qui ne cessera jamais : le lecteur apprend &#224; la fin du texte que le narrateur &#8220;n'a pas su r&#233;sister et a continu&#233; &#8221;ses m&#233;moires.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lisa. On ne sait rien, ou presque, d'elle. Une famille &#233;pouvantable, qui semble l'avoir vendue &#224; la maison close. Mais ce rien, justement, signifie : Lisa n'est pas un simple r&#233;sultat, elle est l'enfant vivant, qui d&#233;sire, attend, &#233;coute. Deux actes violents ouvrent et concluent sa rencontre avec le narrateur, et entre les actes un flot qui ne s'arr&#234;te pas, un mouvement pr&#233;cipit&#233;, haletant, chaque mot porte comme un coup, les mots peuvent n'importe quoi, jouer avec l'autre, le r&#233;duire, lui mentir, le d&#233;cevoir, le pers&#233;cuter en devenant silence mauvais (le narrateur reproduit &#224; son insu le comportement de son domestique), mais aussi bien tromper le narrateur lui-m&#234;me par un retour sur soi sentimental et vain, et de nouveau d&#233;sesp&#233;rer, s&#233;duire, consoler, abandonner, assassiner. Les mots peuvent tout, mais plus &#233;tonnant encore est ce que le lecteur d&#233;couvre en m&#234;me temps que celui qui parle : ces mots ne valent rien. Il ne suffit pas de dire des choses &#8220;belles et sublimes&#8221;, il ne suffit pas non plus de parler mal de soi, de s'accuser. Toujours, et m&#234;me quand l'homme du sous-sol croit ce qu'il dit, il sait qu'il joue, - &#8220;la friponnerie s'accorde si facilement avec le sentiment&#8221;-, et cet &#233;cart creuse pour le lecteur une distance, une inqui&#233;tude, o&#249; revient toujours la question : que manque-t-il donc &#224; ce discours, que faut-il &#224; une parole pour qu'elle soit vraie ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'homme du sous-sol se rend compte de ce qui le pousse &#224; d&#233;truire Lisa : &#8220;Est-ce que je l'envie ?&#8221; s'&#233;crie -t-il avec lucidit&#233; et horreur. L'envie vise l'&#234;tre de l'autre, signe un d&#233;sir d'an&#233;antissement de l'autre comme autre, son &#233;crasement, et vise exemplairement l'enfant qui justement n'a ( encore) rien, qui est pure attente de l'autre, &#8220;innocent&#8221; en ce sens, fondamental : encore &#8220;informe&#8221;- Gide note l'abondance des enfants dans l'&#339;uvre de Dosto&#239;evski et le met en rapport avec &#8220;ce qui l'int&#233;resse surtout&#8221; : &#8220;la gen&#232;se des sentiments&#8221;,&#8220;l'informe&#8221;-, sans contours d&#233;finis, presqu'abstrait, pur commencement, et convoquant ainsi comme jamais l'autre &#224; sa place d'autre.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#339;uvre de Dosto&#239;evski est pleine d'enfants, mais aussi de meurtres d'enfants, meurtres r&#233;els ou psychiques, violences, inversions de g&#233;n&#233;rations, incestes : dans &lt;i&gt;L'Eternel mari&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Nietochka Niezvanov&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;La Douce&lt;/i&gt;..., et dans une autre &#8220;confession&#8221;, Stavroguine, le h&#233;ros des &lt;i&gt;D&#233;mons&lt;/i&gt;, abusera d'une petite fille et restera assis sur une chaise derri&#232;re la porte pendant qu'elle se pend : les enfants sont l&#224;, sans sentimentalisme ni sadisme tr&#232;s pr&#233;sents et menac&#233;s, ils sont mis en sc&#232;ne comme enfants, avec leurs jeux et leur langage, leur pr&#233;carit&#233;, ils sont toujours saisis du point de vue du risque qu'ils courent, comme enfants. Et ce risque est parall&#232;le au risque que prend, ou refuse de prendre, la parole.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'attente de Lisa, son amour, sont insupportables pour l'homme du sous-sol, lui qui garde encore quelque chose de l'enfant, qui r&#233;guli&#232;rement et sans gaiet&#233; &#8220;se tire la langue dans la glace&#8221;, mais qui est comme un vieil enfant rat&#233;, un enfant priv&#233; d'enfance, &#233;vocation rapide de sa situation pass&#233;e, il a &#233;t&#233; recueilli &#224; la mort de ses parents par des oncles &#233;loign&#233;s et indiff&#233;rents, et de l'&#233;cole, ces &#8220;ann&#233;es de bagne&#8221; -encore-, et maintenant il est devenu ce narrateur survivant et orphelin - &#8220;Why then here does one step forth ?- Because one did survive the wreck&#8221;, et : &#8220;A sail drew near...It was the devious-cruising Rachel, that in her retracing search after her missing children, only found another orphan&#8221;. Mais, contrairement au narrateur de Melville, l'homme du sous-sol ne trouve pas de cerceuil-bou&#233;e sur son oc&#233;an, rien ne l'arr&#234;te dans sa d&#233;rive, et une fois la limite franchie, le d&#233;sespoir est vraiment absolu : &#8220;Nous sommes des &#234;tres morts-n&#233;s, et il y a d&#233;j&#224; longtemps d'ailleurs que nous ne naissons plus de p&#232;res vivants...Bient&#244;t nous trouverons le moyen de na&#238;tre directement de l'id&#233;e&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fille-enfant est partie dans la neige, le monde a une mati&#232;re de limbes, il est blanc et silencieux, mais c'est une blancheur de neige fondue, elle tourne en boue, et le silence n'est pas le vrai silence, qui accompagne la parole, c'est un silence trou&#233;, plein de petits bruits, toujours ces id&#233;es, ces petites pens&#233;es, &#8220;deux fois deux : quatre&#8221;, ces &#8220;formules&#8221;. M&#233;lancolie des limbes, leur fausset&#233; affreuse. Mais l'horreur du &#8220;souterrain&#8221; peut apparaitre parce que tout ce qui arrive est nomm&#233; d'un ailleurs, d'un point d'inqui&#233;tude, d'angoisse, de question, qui fait hurler au narrateur &#8220;Je mens&#8221; parce qu'il sait bien, comme il dit, qu'il cherche &#8220;tout autre chose&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Depuis longtemps d&#233;j&#224; nous ne naissons plus de p&#232;res vivants&#8221;. Le &#8220;p&#232;re vivant&#8221; : celui qui soutient une parole possible, qui s'adresse &#224; un autre, un autre inconnu, exemplairement un enfant, alors que &#8220;l'id&#233;e&#8221; cherche &#224; le maitriser et l'efface.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me que le meurtrier est le narrateur concret, et une m&#233;thode, &#8220;l'id&#233;e&#8221;, de m&#234;me le &#8220;p&#232;re vivant&#8221; est une figure concr&#232;te, pr&#233;sente ou absente, et ce &#8220;tout autre chose&#8221; que peut viser l'art - et pas seulement l'art : &#8220;Les po&#232;mes sont toujours en route, tendus vers quelque chose. Vers quoi ? Vers quelque chose qui se tient ouvert et pourrait &#234;tre habit&#233;, vers un Toi auquel on pourrait parler peut-&#234;tre, vers une r&#233;alit&#233; proche d'une parole&#8221;(Celan).&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question &#8220;qu'est-ce qu'un p&#232;re&#8221; accompagne dans toute l'&#339;uvre de Dosto&#239;evski la question du meurtre - avant son double crime Raskolnikov fait un r&#234;ve o&#249; son p&#232;re, indiff&#233;rent, veut l'emp&#234;cher de s'opposer &#224; un cocher ivre qui bat &#224; mort sa jument, animal auquel l'enfant s'identifie -, jusqu'aux &lt;i&gt;Fr&#232;res Karamazov&lt;/i&gt;, o&#249; relanc&#233;e, elle pose explicitement la question du parricide. Les quatre fr&#232;res reprennent chacun &#224; leur fa&#231;on la m&#234;me question, en donnant au p&#232;re, chacun &#224; leur tour, une figure possible : pour Dimitri, c'est le rival sexuel, pour Ivan, la figure du pouvoir, avatar ridicule du Dieu Tout-Puissant qu'il cherche &#224; d&#233;molir, pour le b&#226;tard Smerdiakov, double invers&#233; d'Ivan, le p&#232;re n'est rien-le Rien contraire du Tout -, c'est un d&#233;chet dont on peut l&#233;gitimement se d&#233;barrasser. Seul Aliocha con&#231;oit &#8220; le p&#232;re&#8221; comme parole vivante, parole qu'il reprend &#224; son compte, en particulier avec les enfants.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'urgence de la &#8220;confession&#8221; de l'homme du sous-sol, son angoisse tournante : elle nous prend, elle nous saisit &#224; la gorge, et c'est comme si depuis l'origine des temps la culture, toute la culture institu&#233;e, toutes les belles et savantes architectures fabriqu&#233;es du monde humain, ses demeures, se fissuraient, s'&#233;croulaient, elles n'avaient eu depuis toujours qu'une fonction : &#233;craser la relation vivante avec l'autre, mais l'autre, quel autre, celui auquel je parle sans garantie, sans jamais pouvoir &#234;tre s&#251;r qu'apr&#232;s tout il va m'entendre. Le meurtrier : pas seulement les id&#233;ologies -le &#8220;scientisme&#8221;, &#8220;l'utilitarisme&#8221;, le &#8220;nihilisme&#8221; d&#233;nonc&#233;s par le narrateur -, et on aurait bien tort de se r&#233;jouir, r&#233;sonnance actuelle, de la fin des id&#233;ologies. L'id&#233;ologie est toujours l&#224;, renaissante, c'est &#8220; l'id&#233;e&#8221;, c'est le bruit de fond abrutissant, la rumeur perp&#233;tuelle, mortif&#232;re, du discours qui se d&#233;roule et s'&#233;tale et ne rencontre que lui-m&#234;me, ferm&#233; et boucl&#233;, satisfait. Satisfait de voir les autres, satisfait d'informer sur les autres. Mais inventer un espace - l'inventer : il ne va pas de soi, il ne va pas tout seul - o&#249;, &#233;tonn&#233;, on d&#233;couvre l'autre - c'est &#8220;tout autre chose&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Tout autre chose&#8221; : ce qui signe le non-naturalisme radical de l'&#339;uvre de Dosto&#239;evski o&#249; l'auteur ne &#8220;garde pas un exc&#233;dent de savoir par rapport &#224; ses personnages&#8221;, o&#249; &#8220;tous les personnages savent tout les uns des autres&#8221; (Bakhtine), et o&#249;, &#224; l'int&#233;rieur du livre lui-m&#234;me, de ce livre toujours ouvert, surgit pour les personnages, comme pour l'auteur et le lecteur, la question : Et alors ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Les notes du sous-sol&lt;/i&gt;, il y a, &#224; l'&#233;tat nu, extr&#234;me en quelque sorte, port&#233;e par un narrateur unique, une condensation de la po&#233;tique de Dosto&#239;evski. L'homme du sous-sol &#8220;sait&#8221; tout de lui-m&#234;me, et &#224; l'inverse, il ne sait pas tout, d'ailleurs il ne sait rien - &#8220;m&#234;me pas o&#249; il a mal&#8221;- : mais ce qu'il ne sait pas n'est pas un autre savoir dont l'auteur dispose, &#224; sa place. C'est une question, qui revient, de l'int&#233;rieur, tarauder le personnage. C'est dire combien l'inconscient n'a jamais &#233;t&#233; pour Dosto&#239;evski un autre ensemble de donn&#233;es psychologiques, m&#234;me si, en ce qui concerne les pulsions, les ravages de l'inceste, le d&#233;sir de parricide, il a une connaissance qui a stup&#233;fi&#233; Freud. Mais cette part d' &#8220;ombre&#8221; (Gide) est bien plut&#244;t une autre dimension, une autre fa&#231;on de voir et d'entendre le r&#233;el de la parole. En ce sens il y a avec Dosto&#239;evski le m&#234;me malentendu qu'avec Freud : l'institution de la culture s'est empar&#233;e des contenus-le &#8220;sexuel&#8221;, l'&#8221; infantile&#8221;...pour Freud, le caract&#232;re dosto&#239;evskien, ou les id&#233;es relieuses, orthodoxes, slavophiles, pour Dosto&#239;evski, et en a fait des savoirs morts, des explications, pour recouvrir le point de vue vivant : explorer jusqu'au bout la parole, reconnaitre qu'elle est toujours d&#233;j&#224; adress&#233;e, travers&#233;e par une autre parole, et le soutenir : sans quoi ce ne sont que &#8220;formules&#8221;, nouvelles et toujours si vieilles mani&#232;res d'enfermer l'autre, de le tuer.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Kafka</title>
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		<dc:date>2012-05-18T11:19:21Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Leslie Kaplan</dc:creator>



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                Je ne peux pas m'emp&#234;cher de commencer par une citation tir&#233;e du Ch&#226;teau : Un r&#233;sultat demeure acquis, dit K., c'est que la question est extr&#234;mement confuse, et insoluble, sauf pour ce qui touche &#224; mon expulsion. Qui oserait vous expulser, Monsieur l'Arpenteur ? dit le maire, la complication m&#234;me des questions (&#8230;)
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&lt;a href="https://lesliekaplan.net/avec-des-ecrivains/" rel="directory"&gt;avec des &#233;crivains&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Je ne peux pas m'emp&#234;cher de commencer par une citation tir&#233;e du &lt;i&gt;Ch&#226;teau&lt;/i&gt; :&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un r&#233;sultat demeure acquis, dit K., c'est que la question est extr&#234;mement confuse, et insoluble, sauf pour ce qui touche &#224; mon expulsion.&lt;br class='manualbr' /&gt;Qui oserait vous expulser, Monsieur l'Arpenteur ? dit le maire, la complication m&#234;me des questions pr&#233;liminaires vous garantit le traitement le plus courtois, seulement vous &#234;tes trop susceptible. Personne ne vous retient, mais on ne vous chasse pas.&lt;br class='manualbr' /&gt;Ah ! Monsieur le Maire, dit K., c'est vous maintenant qui simplifiez bien trop. Je vais vous &#233;num&#233;rer quelques-uns des motifs qui me retiennent : les sacrifices que j'ai faits pour partir de chez moi, un long et p&#233;nible voyage, les espoirs que je b&#226;tissais l&#233;gitimement sur mon engagement, ma compl&#232;te absence de fortune, l'impossibilit&#233; de retrouver chez moi un travail &#233;quivalent et enfin_ ce n'est pas la moindre des raisons,_ ma fianc&#233;e qui est d'ici.&lt;br class='manualbr' /&gt;Frieda ? dit le maire sans la moindre surprise. Je sais. Mais Frieda vous suivrait partout. Pour le reste &#233;videmment il faudra encore r&#233;fl&#233;chir un peu et j'en parlerai au Ch&#226;teau. Si une d&#233;cision intervenait ou qu'il f&#251;t n&#233;cessaire de vous &#233;couter encore, je vous enverrais chercher. Etes-vous d'accord ?&lt;br class='manualbr' /&gt;Non, pas du tout, dit K., je ne veux pas de cadeaux du Ch&#226;teau, je ne demande que mon droit.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je laisserai planer cette citation, ce dialogue entre un repr&#233;sentant de la loi, ou de l'autorit&#233;, ou du p&#232;re, et cet &#233;trange &#233;tranger...&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrai essayer de parler de mon amour pour Kafka. Kafka est un homme qui a voulu se sauver par les mots, qui en a &#233;prouv&#233; la n&#233;cessit&#233; absolue, et qui en m&#234;me temps a cherch&#233; &#224; le faire sans aucune complaisance, de la fa&#231;on la plus rigoureuse, la plus exigeante.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Le mot juste conduit, le mot qui n'est pas juste s&#233;duit&#8221;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8220;Ecrire, c'est sauter en dehors de la rang&#233;e des assassins&#8221;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8220;Il y a deux p&#233;ch&#233;s capitaux humains d'o&#249; tous les autres d&#233;rivent : l'impatience et la paresse. Ils ont &#233;t&#233; chass&#233;s du Paradis &#224; cause de leur impatience, ils n'y rentrent pas &#224; cause de leur paresse. Mais peut-&#234;tre, n'y a-t-il qu'un p&#234;ch&#233; capital : l'impatience. Ils ont &#233;t&#233; chass&#233;s &#224; cause de leur impatience, &#224; cause de leur impatience ils ne rentrent pas.&#8221; (&lt;i&gt;M&#233;ditations sur le p&#234;ch&#233;, la souffrance, l'espoir et le vrai chemin&lt;/i&gt;)&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Se sauver, de quoi ? La d&#233;finition kafka&#239;enne du Mal tourne autour de l'id&#233;e d'une Loi arbitraire, injuste. Ce qui est particulier : l'accent est mis sur l'&#233;ternel retour de cet arbitraire, sur la r&#233;p&#233;tition, sur l'inertie, et la caract&#233;ristique principale de l'autre est l'indiff&#233;rence. Le regard pos&#233; sur le monde : un regard d'enfant &#233;tonn&#233;, solitaire et raisonneur. Mais plus : il s'agit de se sauver du Mal, il ne s'agit pas de se sauver du monde, dans une position qui serait romantique, ou d'esth&#232;te. Ce n'est pas le point de vue du soi contre le monde. De toutes les fa&#231;ons, tout se passe dans le monde, et &#8220;il n'y a pas de troisi&#232;me terre pour les hommes&#8221;.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est-&#224;-dire encore : le monde est dans le sujet, comme le sujet est dans le monde, et m&#234;me si le monde est fait de contradictions, de points de vues oppos&#233;s, &#233;crire et vivre sont dans ce monde, qui est le seul, l'unique. Pousser cette position l&#224; jusqu'au bout, l'explorer avec la plus grande rigueur.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Il a trouv&#233; le point d'Archim&#232;de, mais il s'en est servi contre soi ; apparemment il n'a eu le droit de le trouver qu'&#224; cette condition.&#8221;&lt;br class='autobr' /&gt;
Le point d'Archim&#232;de, c'est le point &#224; partir duquel on pourrait soulever le monde...&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette distance paradoxale me semble le g&#233;nie de Kafka, sa fa&#231;on &#224; lui de questionner les mots.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les premi&#232;res lignes de la &lt;i&gt;Lettre au p&#232;re&lt;/i&gt; il y a les mots &#8220;peur&#8221;, &#8220;d&#233;tails&#8221;, &#8220;par &#233;crit&#8221;, &#8220;grandeur du sujet&#8221;. &#8220; Tr&#232;s cher p&#232;re, Tu m'as demand&#233; r&#233;cemment pourquoi je pr&#233;tends avoir peur de toi. Comme d'habitude, je n'ai rien su te r&#233;pondre, en partie justement &#224; cause de la peur que tu m'inspires, en partie parce que la motivation de cette peur comporte trop de d&#233;tails pour pouvoir &#234;tre expos&#233;e oralement avec une certaine coh&#233;rence. Et si j'essaie maintenant de r&#233;pondre par &#233;crit, ce ne sera encore que de fa&#231;on tr&#232;s incompl&#232;te, parce que, m&#234;me en &#233;crivant, la peur et ses cons&#233;quences g&#234;nent mes rapports avec toi et parce que la grandeur du sujet outrepasse de beaucoup ma m&#233;moire et ma compr&#233;hension.&#8221; Kafka, pour reprendre ce que dit Freud, tente de ne pas avoir &#8220;peur de la peur&#8221;, il n'&#233;crit pas contre la peur, il &#233;crit avec la peur. Comment conjurer la peur ? Ne pas &#234;tre intimid&#233; par &#8220;la grandeur du sujet&#8221; ? D&#233;rouler les d&#233;tails du monde par &#233;crit. Les d&#233;tails : la rigueur, l'exigence. D'o&#249; l'extraordinaire portrait du p&#232;re. Mais d'o&#249; aussi le regard port&#233; sui lui-m&#234;me : &#224; la fin de la lettre il parle de son combat comme du &#8220;combat du parasite&#8221;. En somme, &lt;i&gt;La M&#233;tamorphose&lt;/i&gt; pouvait se lire d&#233;j&#224;, et c'est sans doute le cas de chaque texte de Kafka, comme une lettre au p&#232;re. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Portrait du p&#232;re dans la &lt;i&gt;Lettre&lt;/i&gt; : &#8220;tu avais une confiance sans bornes dans ta propre opinion&#8221;, &#8220;il ne restait plus rien en dehors de toi&#8221;. &#8220;...Ce caract&#232;re &#233;nigmatique qu'ont les tyrans dont le droit ne se fonde pas sur la r&#233;flexion mais sur la propre personne&#8221;. Les autres : nuls &#224; ses yeux, et ses enfants plut&#244;t ses ennemis. Son envie : il suffisait d'&#234;tre heureux &#224; propos d'une chose quelconque, &#8220;j'ai d&#233;j&#224; vu mieux&#8221;, &#8220;en voil&#224; un &#233;v&#233;nement &#8221;, etc. Pratiquait l'&#233;ducation par l'ironie, et son &#8220;rire guttural une repr&#233;sentation de l'enfer. Bien s&#251;r il ne respectait pas l'ordre qu'il avait lui-m&#234;me donn&#233;, ext&#233;rieur &#224; son conseil. La loi du p&#232;re n'est plus un moyen de pacification, de civilisation, mais est devenue une loi fond&#233;e sur l'arbitraire, &#8220;tu ne respectais pas les ordres que tu m'imposais &#8221;, o&#249; les g&#233;n&#233;rations sont invers&#233;es, o&#249; le p&#232;re qui n'est qu'un grand enfant envieux maintient le fils dans l'impuissance et la m&#233;fiance vis &#224; vis de lui-m&#234;me et o&#249; la parole du p&#232;re se d&#233;ploie dans les r&#233;gistres de l'ironie et de la mal&#233;diction. Cf &lt;i&gt;Le Verdict &lt;/i&gt; : &#8220;je te condamne en cet instant &#224; la noyade&#8221;, et il &#8220;se laissa tomber dans le vide.&#8221; &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce portrait se retrouve dans les figures du &lt;i&gt;Proc&#232;s&lt;/i&gt;, du &lt;i&gt;Ch&#226;teau&lt;/i&gt;, de &lt;i&gt;L'Am&#233;rique&lt;/i&gt;, dans &lt;i&gt;La Colonie p&#233;nitentiaire&lt;/i&gt;, etc...Dans cette fa&#231;on de creuser si pr&#233;cis&#233;ment les formes infiniment vari&#233;es de la Loi arbitraire, on peut certainement voir des figures du totalitarisme moderne. Mais ce qui est s&#251;r, c'est que Kafka a pu &#234;tre si g&#233;nialement proph&#233;tique justement parce qu'il a d&#233;crit une figure universelle, en remontant &#224; l'origine, la perversion de la figure paternelle.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question est alors, par rapport &#224; cet autre qui se veut tout-puissant, que faire ? R&#233;ponse de Robert Antelme dans &lt;i&gt;L'Esp&#232;ce Humaine&lt;/i&gt; : ce que l'on voudrait faire au SS : lui mettre &#8220;les pieds en l'air et la t&#234;te en bas, et se marrer, se marrer&#8221; &#8220;ce que l'on veut faire aux dieux&#8221;. Kafka, lui, s'y prend autrement avec cette dialectique du ma&#238;tre et de l'esclave : il pousse la logique des mots jusqu'au bout, il prend le mot au pied de la la lettre. &#8220;Vermine !&#8221;, et il le devient. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;La M&#233;tamorphose&lt;/i&gt;, on retrouvait d&#233;j&#224; tous les th&#232;mes de la Lettre, du &#8220;combat du parasite&#8221; : l'horreur li&#233;e &#224; l'inversion des g&#233;n&#233;rations, il travaille pour payer la dette du p&#232;re, plus tard il apprendra ses mensonges concernant sa fortune, l'indiff&#233;rence, un p&#232;re s&#233;nile, malade, l'enfant, ses &#8220;piaulements douloureux&#8221;, la pers&#233;cution du corps, et le p&#232;re impitoyable, le vacarme comme &#8220;la voix de 100.000 p&#232;res&#8221;. A la fin le p&#232;re le bombarde avec des pommes, et lui est chass&#233; comme Adam du Paradis. &#8220;Je m'y attendais&#8221;, est le verdict du p&#232;re. La peine et la honte sont pour le fils. Quand il est crev&#233; comme un rat, le p&#232;re revit.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pousser les mots jusqu'au bout, faire fonctionner le langage tout seul, c'est ce qui se passe dans le r&#234;ve, et Kafka &#233;crit comme on r&#234;ve.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kafka ne pr&#233;tend pas apporter une solution &#224; l'oppression par une Loi injuste. Ce qu'il fait, ce pourquoi on ne peut que l'aimer absolument, c'est explorer ce que c'est, les mots, et nous pr&#233;senter, nous rendre pr&#233;sente, l'incroyable force avec laquelle, lui si ch&#233;tif, si enfant, si juif, il pousse au bout la logique du langage et y trouve une consolation. La paix qu'il a souhait&#233;e, qu'il n'a pas r&#233;alis&#233;e avec son p&#232;re, il la trouve l&#224; : dans la d&#233;couverte toujours recommenc&#233;e des possibilit&#233;s et des contraintes du langage, de la libert&#233; et de la folie des mots, de leur puissance et de leur limite.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La M&#233;tamorphose&lt;/i&gt; commence d'ailleurs &#8220;au sortir d'un r&#234;ve agit&#233; &#8221;. Les d&#233;buts de &lt;i&gt;La M&#233;tamorphose&lt;/i&gt;, du &lt;i&gt;Proc&#232;s&lt;/i&gt;, du &lt;i&gt;Ch&#226;teau&lt;/i&gt;, de &lt;i&gt;L'Am&#233;rique&lt;/i&gt; sont des &lt;i&gt;d&#233;buts abrupts&lt;/i&gt;. Ces r&#233;cits commencent sans aucune explication. Ce qui est pos&#233;, ce n'est pas : d'o&#249; vient la situation, mais : &#233;tant donn&#233; une situation, que se passe-t-il ? et alors ? Peut-&#234;tre ce n'est pas qu'il n'y a pas d'explication, c'est plut&#244;t qu'il y en a tant, tant de diff&#233;rents niveaux d'explication, surd&#233;termin&#233;s. Affirmations, n&#233;gations comme des affirmations invers&#233;es, les raisons ne sont pas dans la r&#233;alit&#233;, on est devant un pur fonctionnement de la pens&#233;e, ce que Freud a appel&#233; le processus primaire, l'inconscient. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Condensation&lt;/i&gt; : &#233;crire avec la m&#233;taphore, qui fait l'&#233;conomie de la comparaison. Ce n'est pas je suis comme une vermine : mais je deviens une vermine. On se sent coupable, comme si l'on &#233;tait accus&#233; : on a un proc&#232;s. On se vit comme &#233;tranger au monde, exil&#233;, et voil&#224; qu'on est loin de son pays en train d'errer sur les routes, &#224; la recherche de travail. On a l'impression de ne pas appartenir &#224; l'esp&#232;ce humaine et on prend directement l'une des multiples formes animales possibles, chien, ou taupe, ou singe, ne revenons pas sur la vermine, et on devient m&#234;me un &#234;tre &#233;tranger au r&#232;gne animal, &#8220;petite bobine&#8221;, &#8220;chose cass&#233;e&#8221;, &#8220;ensemble vide de sens, mais complet dans son genre&#8221;, qui a un nom, &#8220;Odradek&#8221;, et qui, &#224; la question &#8220;O&#249; habites-tu ?&#8221;, r&#233;pond en riant : Pas de domicile fixe&#8221; .&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi &lt;i&gt;le mot devient la chose&lt;/i&gt; : on pense une chose, elle existe, et on l'&#233;prouve. Forme particuli&#232;re du r&#233;el du r&#234;ve, le mot est pris &#224; la lettre.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;D&#233;placement&lt;/i&gt; : toute l'angoisse se d&#233;place sur des faits sans importance, on est devenu une vermine et le probl&#232;me est qu'on va rater le train, on arrive en Am&#233;rique et on a oubli&#233; son parapluie &#224; la cale, etc. D'o&#249; la forme du rire chez Kafka : c'est un rire d&#233;saccord&#233;, dissonant. Un rire deri&#232;re la main, un rire d'enfant ou de fou. Il allait d'abord se lever tranquillement sans &#234;tre g&#234;n&#233; par personne, s'habiller et surtout d&#233;jeuner ; ensuite il serait temps de r&#233;fl&#233;chir ; ce n'&#233;tait pas au lit, il le sentait bien, qu'il pourrait trouver une solution raisonnable du probl&#232;me&#8221;. (&lt;i&gt;La M&#233;tamorphose&lt;/i&gt; ) &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le contenu : les plus grandes questions, les commentaires talmudiques les plus ardus c&#244;toient les rapports v&#233;ritablement infantiles, o&#249; se d&#233;ploient la violence des pulsions, le sexuel, des figures archa&#239;ques. Infantile : o&#249; r&#232;gne un Autre tout puissant, dilat&#233;, qui se veut sans limite, qui ne tient compte que de lui-m&#234;me, ou de semblables, mais pas d'un autre diff&#233;rent, et qui est donc en m&#234;me temps tr&#232;s peu de chose, finalement, tr&#232;s restreint, en fait ridiculement limit&#233;. Voir ce qui est dit du Ch&#226;teau, un amas de bicoques, mais aussi bien de toutes les figures d'autorit&#233;. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; r&#232;gne aussi la violence, l'humiliation de l'autre, sa n&#233;gation en tant qu'&#234;tre humain, et o&#249; le sexuel est une sorte de fond mat&#233;riel sur lequel tout se d&#233;tache, une gadoue. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les repr&#233;sentants de la Loi, c'est-&#224;-dire de cette Loi injuste, sont toujours, &#224; l'image du p&#232;re, des vieux enfants envieux, indiff&#233;rents, imbus d'eux-m&#234;mes, plein de contradictions non reconnues et d'esprit de s&#233;rieux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tout a d'ailleurs ce c&#244;t&#233; trouble, m&#233;lang&#233;. Comme le dit l'avocat, pourtant homme de droit, ce qui compte, ce sont les relations personnelles. Glissement r&#233;versible du priv&#233; dans le public, de l'intime dans le social. &lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les espaces aussi sont imbriqu&#233;s. Dans &lt;i&gt;Le Proc&#232;s&lt;/i&gt;. On ouvre la porte d'un grenier et on d&#233;couvre que le lieu est habit&#233; par des gens li&#233;s &#224; la Justice. On s'&#233;tonne, on s'&#233;tonne, et on finit par comprendre que tout toujours est li&#233; &#224; la justice....On pourrait croire que dans &lt;i&gt;Le Ch&#226;teau&lt;/i&gt;, le haut et le bas, les espaces sont s&#233;par&#233;s, mais leur fa&#231;on d'&#234;tre s&#233;par&#233;s est la m&#234;me que leur fa&#231;on d'&#234;tre li&#233;s : le haut est pr&#233;sent en bas, et le bas, une des formes du haut.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La construction ne pose jamais aucun probl&#232;me. Les choses arrivent. Aucun probl&#232;me de fabrication romanesque, de vraisemblable. Tout s'encha&#238;ne comme dans un r&#234;ve, la n&#233;cessit&#233; est dans les associations de la pens&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt;
Comme un r&#234;ve : &#224; la fois oppressant et libre. Libre, tout peut arriver, du moment qu'on le pense. Mais alors, qu'est-ce qu'on pense ?&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est marqu&#233;, c'est la r&#233;alit&#233; comme poids, inertie, pure existence, r&#233;p&#233;tition, par rapport &#224; tout ce qu'on peut penser. Et que le h&#233;ros pense.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A interroger les mots, Kafka pose la question : &lt;i&gt;qu'est-ce qui manque aux mots ?&lt;/i&gt; Et le fin mot du &lt;i&gt;Proc&#232;s&lt;/i&gt; : &#8220;La logique a beau &#234;tre in&#233;branlable, elle ne r&#233;siste pas &#224; un homme qui veut vivre &#8221;. La logique du r&#234;ve, la logique des mots. Alors, le r&#234;ve ? la vie ? et qu'est ce que c'est, vouloir vivre.&lt;br/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On revient &#224; la &lt;i&gt;distance paradoxale&lt;/i&gt;. &#8220;Il a trouv&#233; le point d'Archim&#232;de, mais il s'en est servi contre soi ; apparemment il n'a eu le droit de le trouver qu'&#224; cette condition&#8221;. Le point d'Archim&#232;de, c'est le langage, gr&#226;ce auquel l'homme peut soulever le monde...mais dont il est sujet. D&#233;sir forcen&#233; de se sauver par les mots, et lucidit&#233; sur ce fait incontournable : l'homme habite le langage, et le langage l'habite. La distance paradoxale est celle qui est en nous, qui nous divise et nous s&#233;pare de nous m&#234;me, car avant de pouvoir les utiliser &#224; son tour, l'homme est litt&#233;ralement fait, fabriqu&#233;, par les mots, et les mots sont la peau des r&#234;ves.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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